
Imaginez une dizaine de jours pendant lesquels les enfants laissent de côté tablettes, téléphones cellulaires, téléviseurs et consoles de jeu pour socialiser et faire de l’activité physique.
Mission impossible ? En France, le défi 10 jours sans écrans a mobilisé près de 800 écoles l’an dernier. La Presse est allée voir comment cette expérience pourrait inspirer des écoles québécoises.
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« Ça m’a rapprochée de ma famille »
Des élèves de l’école élémentaire Anne Sylvestre, à Bordeaux, ont participé avec beaucoup de sérieux au défi.
Dans la cour d’une école élémentaire de Bordeaux, des élèves se rassemblent pour raconter à La Presse ce qu’ils ont vécu quand on leur a demandé de se priver d’écrans pendant 10 jours au printemps dernier. À notre grande surprise, il n’y a aucune plainte à l’horizon.
Rayan a joué davantage avec ses frères et Neyla a passé plus de temps en famille. Raïssa, Hiba et Meriem ont profité de l’entrée gratuite à la piscine offerte par la Ville. Youssef a joué au foot au lieu de le regarder à la télé, tandis qu’Aaron bottait un ballon dans son jardin. Chayma a eu moins de difficulté à se concentrer sur ses devoirs sans le bruit de fond des écrans.
Ces enfants âgés de 8 à 10 ans ne sont pas des porte-parole du défi : ils ont été choisis au hasard. Mais ils ont manifestement pris l’activité au sérieux. « J’ai invité mon amie chez moi et quand ma mère mettait la télé, on se fermait les yeux pour traverser la pièce sans l’apercevoir », mentionne Meriem.
L’école Anne Sylvestre fait partie des quelque 800 établissements scolaires français qui ont participé l’an dernier au défi 10 jours sans écrans. Lors de celui-ci, les élèves reçoivent un carnet de bord leur permettant d’accumuler des points pour chaque période de la journée où ils réussissent à occuper leur temps libre sans écran.
On réussit à se passer d’écran avant d’aller à l’école ? Un point. Sur l’heure du midi ? Un autre point. On a même droit à un point de plus… si on ne se réveille pas durant la nuit pour regarder ses notifications.
De retour en classe, on compile le pointage. Officiellement, l’objectif est d’être la classe qui obtient le plus de points dans toute l’école, ou encore l’établissement qui figure le mieux dans la ville. Dans les faits, le but est d’éloigner les élèves des écrans le plus possible et de leur faire découvrir d’autres façons d’occuper leur temps libre.
« Les parents nous remercient, puisque ça leur donne un outil pour dire aux enfants : “Bon, l’école a instauré ce jeu, on joue à ne pas regarder les écrans.” La majorité des familles a pu redécouvrir des moments partagés ensemble, notamment pendant le repas, et beaucoup de familles ont persévéré dans ces habitudes-là », indique Pascaline Lherm, une employée de la Ville de Bordeaux, à l’origine de l’implantation du défi dans la municipalité.
Des parents ont effectivement rapporté à La Presse des effets durables, comme le retrait du téléviseur de la salle à manger ou l’instauration d’une période sans écrans chaque jour entre le lever et l’école.
L’exemple de Bordeaux
Depuis 2018, le nombre d’établissements qui participent au défi est en progression constante (voir le texte « Eneko, porteur de flambeau »). Fait intéressant, ce sont des activités de déconnexion organisées au Québec par le professeur d’éducation physique à la retraite Jacques Brodeur, disparu en 2020, qui ont inspiré les organisateurs.
Le sujet se taille une place dans l’espace public en raison des problèmes entraînés par l’exposition aux écrans comme le cyberharcèlement, le manque de sommeil, les disputes parents-enfants au sujet des écrans, la sédentarité ou encore la difficulté à se concentrer en classe.
Le défi a même eu des échos dans la classe politique et des conséquences sur la vie scolaire de toute la France. Élisabeth Borne, ministre de l’Éducation lors du dernier défi (elle a quitté son poste en octobre dernier), a recommandé que la plateforme utilisée par les écoles pour transmettre les devoirs et les résultats ne soit plus actualisée entre 20 h et 7 h, pour favoriser la déconnexion des parents, des élèves et des professeurs. Le fabricant du logiciel a même élargi ses fonctionnalités pour faciliter ce changement.
Bordeaux, ville du sud-ouest de la France, est l’un des endroits où le taux de participation des écoles est le plus élevé au pays. En s’y promenant, La Presse a pu constater la popularité du défi, qui va au-delà des écoles. Il est connu de la caissière d’une station-service jusqu’au commis d’un magasin de cartes postales. La participation de la Ville y est pour beaucoup (voir texte suivant).
Fait intéressant, des parents d’enfants à besoins particuliers, pour qui les outils informatiques peuvent être de véritables alliés, ont constaté des effets positifs.
[Eden] est plus ouvert, moins nerveux, plus concentré. Ça valait complètement le coup de faire ce challenge. Sarah, mère d’Eden, 9 ans
Même chose pour Souad Bouguetaia, qui a dû débrancher le WiFi et la télé pour s’assurer que ses trois fils participent au défi. « Pour le plus petit, qui est en situation de handicap, ça l’a beaucoup apaisé. Aujourd’hui, on allume la télé pour de la musique, mais il n’a plus de tablette. Il était un peu brusque, un peu agressif quand la tablette bloquait ; il s’énervait dessus. Du coup, il ne la réclame plus, il est plus tranquille dans ses gestes, plus posé. »
Des écrans au paradis du surf
Des villes aux quatre coins de la France participent au défi. En quittant Bordeaux et en roulant trois heures vers le sud-ouest, on arrive à Biarritz, station balnéaire de la côte basque française au bord de l’Atlantique. Même dans ce paradis léché par de puissantes vagues propices au surf, l’hyperconnexion est un problème.
L’enseignant Eneko Jorajuria, coordinateur de l’association 10 jours sans écrans (voir le texte « Eneko, porteur de flambeau »), nous ouvre les portes de la cour de l’école Sainte-Marie, où La Presse est accueillie par un accent familier : celui de Geneviève Mahou-Bélisle, une Québécoise installée à Biarritz depuis deux ans.
Son fils Elowann, 3 ans, a fait le défi l’an dernier. Elle tient à encourager les parents tentés d’essayer : les crises du départ s’estompent vite.
Dès le deuxième jour, il ne demandait plus l’écran. Geneviève Mahou-Bélisle, Québécoise vivant à Biarritz, mère d’Elowann, 3 ans
Dans le discours des enfants ayant tenté l’expérience l’an dernier, une thématique est récurrente.
« Ça m’a rapprochée de ma famille. […] J’ai fait beaucoup plus d’activités avec mon père », assure June Bidjeck, 10 ans.
« Ma mère passait moins de temps sur les écrans que d’habitude, et du coup, on pouvait jouer à des jeux de société, aller faire du shopping ensemble, ça me plaisait bien », renchérit sa camarade de classe Anna Bauduin.
La petite Mia Cremin abonde. « Je jouais pendant plus de temps avec mon père et mon frère », dit-elle.
Ça n’étonne pas Éléonor Gentilleau, présidente de l’association de parents de l’école.
Les écrans, c’est quand même hyper individualiste, donc les couper, c’est passer du temps ensemble, par définition.
Éléonor Gentilleau, présidente de l’association de parents de l’école Sainte-Marie
À seulement 10 ans, Nolhan Ozdemir est déjà très critique de la technologie.
Il ne faut pas rester collé aux écrans, sinon on devient addict, on ne peut plus lâcher. Nolhan Ozdemir, 10 ans
Le garçon s’efforce de faire d’autres activités comme du chant, du piano ou encore du rugby.
« Je trouve que [le défi] m’a rendu plus intelligent », lance Léon Van Leonen Leao.
Parfois, je suis tellement scotché sur les écrans que je peux dire des trucs bêtes, ça me grille le cerveau. Ça m’a donné plus de temps pour aller surfer, mon sport préféré.
Léon Van Leonen Leao, 10 ans
Malgré cette prise de conscience, l’attrait des écrans reste fort chez les enfants, qui s’animent à la mention du jeu Roblox, des vidéos YouTube ou encore des films d’Harry Potter.
Mais le défi agit comme un îlot de répit dans la marée de contenus numériques qui leur sont proposés. Et ils disent tous avoir hâte d’y participer à nouveau.
lapresse.ca
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