Ce n’est pas de leur faute

Leur cerveau fait de son mieux

Un psychiatre de Liévin publie un livre sur les ados et les écrans

Psychiatre à l’hôpital de Riaumont, Christophe Versaevel a vu l’addiction aux écrans se répandre comme une épidémie chez les ados et les jeunes adultes et constaté ses dégâts sur leur santé mentale. Il vient de publier « L’Île aux écrans », un livre à leur attention, pour leur faire comprendre les mécanismes en jeu et les aider à décrocher.

Il a intitulé son ouvrage L’Île aux écrans. Paradoxalement, il s’adresse à un public, la « gen Z » (les personnes nées entre 1997 et 2012), qui n’aura pas forcément la réf’, puisque la célèbre émission L’Île aux enfants a cessé sa diffusion en 1982. Mais la métaphore de l’île était parlante, tant les écrans isolent du reste du monde. Ils rendent aussi accros et le phénomène semble s’accélérer. Psychiatre à Liévin, Christophe Versaevel en est témoin. Alors, « avec bienveillance », il a voulu s’adresser aux premiers concernés. Pour les déculpabiliser et les aider à reprendre le contrôle.

Une histoire d’émotions

Il est psychiatre, pas pédopsychiatre, mais le Dr Christophe Versaevel voit passer pas mal de grands ados et de jeunes adultes au centre médico-psychologique et au centre d’addictologie (CSAPA) de Liévin, au sein de l’hôpital de Riaumont(1) où il exerce depuis 2021. « Tout le monde a vu, malheureusement, une dégradation de la santé mentale des adolescents et des jeunes adultes, explique-t-il. Moi, mon domaine d’expertise, c’est la régulation émotionnelle – je forme les internes à Lille dans ce domaine. Et ce qui m’a frappé, c’est le lien entre les écrans et la régulation émotionnelle. À quel point l’écran est utilisé pour éviter, pour anesthésier, pour supprimer les émotions. » Du stress ? Hop, le téléphone pour m’apaiser. De l’ennui ? Pareil. Et quand on veut soigner son estime de soi : vite, des « likes » sur les réseaux sociaux.

Un livre pour les ados

Le psychiatre liévinois aurait pu écrire un bouquin au ton alarmiste et destiné aux parents. Les sources ne manquent pas sur la corrélation entre le développement massif des réseaux sociaux et des smartphones et la dégradation de la santé mentale chez les jeunes. Leur taux de suicide, longtemps en baisse, est reparti à la hausse en 2017. Mais Christophe Versaevel a pris le parti de s’adresser directement aux premiers concernés (tutoiement de rigueur). Pour leur expliquer, d’abord, pourquoi le cerveau se laisse piéger. « Personne ne leur dit, avec bienveillance, que ce n’est pas de leur faute. Leur cerveau fonctionne comme ça, il fait de son mieux, il utilise les automatismes qu’on lui donne pour supprimer la souffrance. Je fais le pari de leur faire confiance. Parce qu’on sait que la gen Z est certes plus en difficulté, mais elle est aussi plus lucide et cherche à consulter plus facilement. » Les chapitres sont courts et rythmés par des tests et des quiz. Mais le livre pèse, mine de rien, plus de 300 pages.

Le conseil pour décrocher

Dans L’Île aux écrans, Christophe Versaevel décrit aussi les mécanismes mis en place par les entreprises de la tech pour capter l’attention des utilisateurs. Difficile de ne pas faire un parallèle avec l’industrie du tabac ou les addictions aux produits stupéfiants. « Une fois que le cerveau se dit “je suis stressé, alors je me mets à scroller et ça va mieux”, ça devient un automatisme », constate le spécialiste. Alors, comment se sevrer ? Son premier conseil, « peut-être le plus compliqué mais peut-être le plus utile », consiste à faire une pause de cinq secondes chaque fois qu’on va vers son écran. « Et se dire qu’est-ce que je ressens à ce moment-là ? Est-ce que je m’ennuie ? Est-ce que je suis triste ? Anxieux ? Est-ce que je me sens seul ? » L’intérêt est double : on apprend à identifier ce qui nous pousse vers l’écran et, surtout, on casse ce geste réflexe. Peu importe qu’on cède à la tentation ensuite : « J’ai le droit d’aller vers l’écran, mais ce n’est plus un automatisme ». Ensuite, mais c’est plus fastidieux, on peut aussi retirer les notifications, cacher les applis trop addictives dans un dossier qui n’est pas sur l’écran d’accueil.

Et les parents ?

Ayant suivi le parcours de membres de la famille avec d’importants troubles cognitifs. De nos jours nous nous posons la question : ce sera quoi pour moi ? un cancer ou alzheimer ou parkinson ? MLB

Déjà, ils peuvent mettre en place à la maison la règle des « quatre pas » : pas d’écran le matin, pas pendant les repas, pas avant de se coucher et pas dans la chambre. Mais – et on se doutait de cette réponse du psychiatre – ils peuvent et même doivent l’appliquer eux aussi. « C’est ce qu’on appelle l’apprentissage par modèle. Si les parents jouent le jeu, effectivement, beaucoup de difficultés peuvent disparaître. » Comme pour le tabac ou l’alcool. Mais pour ce spécialiste, c’est aussi une question de société : « Les médias doivent dire qu’il y a de la captation de l’attention, de l’évitement émotionnel, de l’hyperstimulation dopaminergique, qui est addictive, et que tout ça dégrade la santé mentale. On parle beaucoup du temps d’écran, sans parler des conséquences. Or, quelqu’un qui est bien équilibré peut passer beaucoup de temps pour s’instruire, pour s’engager, pour travailler. Quelqu’un qui a des vulnérabilités peut consommer moins mais de manière beaucoup plus envahissante. »

1. L’hôpital de Riaumont est un établissement de l’AHNAC, groupe privé à but non lucratif.

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