
… et stopper la guerre au Congo
Fabien Lebrun, sociologue dont les recherches portent sur les impacts écologiques et géopolitiques des nouvelles technologies*, dénonce l’absence de couverture médiatique de la guerre au Congo et appelle à l’action.
Il y a les guerres qui occupent le devant de la scène en Ukraine, en Iran ou au Liban, et celles dont on parle moins : du Yémen au Myanmar, en passant par l’Afghanistan et le Soudan. Et puis il y a les guerres souterraines qui nous concernent tous, comme celles pour l’extraction des minerais sans lesquels smartphones et voitures électriques ne fonctionneraient pas, particulièrement en République démocratique du Congo, qui ne fait l’objet d’aucune couverture médiatique à même de toucher la conscience populaire.
Ce pays d’Afrique centrale répond à l’informatisation du monde des années 1990-2000, pourtant, par l’abondance de son sous-sol en minerais de sang (tantale pour les condensateurs, étain pour les soudures des circuits électroniques, tungstène pour la sonnerie et le vibreur, or pour les cartes-mères). Doit-on ajouter le cuivre pour les câbles, le germanium pour la technologie Wifi, le cobalt et le lithium pour les batteries des ordinateurs portables et des voitures électriques. Autant être clair, sans Congo : pas d’iPad ni de Switch, pas de ChatGPT ni de Tesla. Bill Gates et Jeff Bezos, Elon Musk et Sam Altman, n’existeraient pas.
La guerre débutée au Congo en 1996 a été financée par des multinationales minières. Appuyé par le Rwanda et l’Ouganda, Kabila a chassé Mobutu du pouvoir en 1997 grâce au soutien du secteur extractif mondial. Et c’est l’informatisation du monde, à la source de cette ruée minière, qui a déclenché un cycle de violences et d’instabilités, de convoitises et d’intérêts au Congo, renouvelé à chaque innovation technologique (smartphone en 2007, tablette en 2010, transition énergétique et intelligence artificielle aujourd’hui).
Trente ans de numérique dans le monde, c’est 30 ans de morts congolais […] et fait de ce conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale.
Depuis les années 1990 et le tsunami numérique, la tragédie congolaise se mesure en plusieurs millions de morts, sept millions de déplacés, quatre millions de réfugiés, des centaines de milliers de femmes victimes de violences sexuelles et une armée d’enfants-esclaves meurtris dans les mines, sans compter des territoires entiers contaminés par l’activité minière, des forêts rasées, des cours d’eau intoxiqués. Trente ans de numérique dans le monde, c’est 30 ans de morts congolais et de terres mortes au Congo sur lesquels repose le développement technologique, et fait de ce conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale.
Pour s’en rendre compte, il faut commencer par démystifier la “dématérialisation”. Un seul exemple : les smartphones sont composés d’une cinquantaine de métaux. On en produit à l’échelle mondiale plus d’un milliard par an additionnés aux milliards d’écrans en tout genre (ordinateurs, télévisions, tablettes, consoles de jeux vidéo, casques de réalité virtuelle). Voilà pour les terminaux, et voici pour les infrastructures nécessaires à leur utilisation : serveurs et data centers, routeurs et raccordeurs, câbles sous-marins et souterrains, antennes et satellites.
Tous requièrent des métaux de base et technologiques pillés au Congo par des groupes armés et des pays voisins proxys des Big Tech. Mais encore faut-il pour les produire et les cons-truire, les assembler et les démanteler, énormément d’énergie, diverses étapes qui requièrent cette fois-ci l’extraction d’hydrocarbures et d’eau. L’infrastructure numérique devient ainsi la chose la plus vaste cons-truite par l’espèce humaine, au point que d’après certains spécialistes, il nous reste moins de 30 ans de numérique devant nous. D’où les projets extractivistes délirants au fond des océans, sous les pôles, sur la Lune, les astéroïdes et les autres planètes.
On doit s’organiser collectivement pour arrêter la production de ce type de gadgets ensanglantés et écocidaires.
Au-delà du Congo, le smartphone est aujourd’hui l’objet colonial par excellence : il pille, exproprie, viole et lynche potentiellement tous les territoires ainsi que les populations autochtones dotés d’un métal qui le compose. Il est par définition destructeur avant même son utilisation : il doit donc être abandonné au plus vite. Cela signifie que l’on doit s’organiser collectivement pour arrêter la production de ce type de gadgets ensanglantés et écocidaires.
Il faut par exemple arrêter la recherche scientifique au service des industriels qui engage le monde vers sa fin ; interpeller les élites à toutes les échelles et leur exposer la stupidité de leurs projets technologiques ; boycotter les Big Tech, soutenir les démarches juridiques contre celles-ci et exposer leur vénalité assassine. Nous devons mettre en place des débats publics sur la décroissance numérique, des consultations sur la limitation des technologies et rendre constitutionnelle un droit à la non-connexion.
De fait, toutes actions qui participent à bloquer des projets industriels alimentant la numérisation et l’électrification doivent être soutenus, au même titre que tout ce qui sabote les projets miniers, la production électronique et l’installation de data centers. La dénumérisation et la déconnexion, autant qu’une désescalade technologique et un démantèlement numérique, porteront les utopies politiques du XXIe siècle.
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