Prendre soin de l’école et de l’université

Extraits du livre « Échec du numérique éducatif »

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En parallèle de la nécessaire dénumérisation de l’École et de l’Université, que faire pour en prendre soin ?

Relever la tête

La première chose à faire est de changer notre regard sur nous-même et de modifier notre posture. Nous enseignants et enseignantes, devons relever la tête : nous sommes des remparts contre la barbarie néolibérale. Nous sommes des résistants et résistantes face à la numérisation forcée du monde. Nous ne sommes ni ringards, ni dépassés, ni rétifs au changement, ni des mammouths à dégraisser. Nous sommes, et nous resterons, les hussards noirs de la République.
« Je suis aussi fille d’un mineur et d’une femme de ménage qui avaient une intelligence pratique mais pas l’instruction nécessaire pour me mener là où je suis arrivée. L’effort et le goût d’apprendre, ils ne l’ont bel et bien donné. La capacité à creuser un sujet, à exercer mon esprit critique, à aimer apprendre aux autres, à choisir mon premier métier et me donner la capacité de rebondir, c’est bien l’école qui me l’a donnée. »

L’enseignement public est un trésor collectif, une immense réussite civilisationnelle ; Et nous avons profondément raison de rechercher l’égalité et la justice ; Chaque enfant, chaque étudiant, chaque étudiante a qui nous transmettons notre goût du savoir et notre amour du service public constitue une victoire et une raison de continuer. Une grande partie de notre mission est de leur montrer qu’ils et elles sont importants, que nous sommes là, en face de la classe, parce que ça aussi c’est important. Ce ne sont pas tant les connaissances que nous leur donnons, même si bien sûr cela compte aussi, c’est d’abord la considération pour les élèves et le lien avec chacun et chacune. Un vrai cours, c’est un moment suspendu de disponibilité des uns et des unes aux autre, pendant lequel la résonance peut advenir. Nous pouvons être fiers et fières de nos succès, quand bien même nous semons sans savoir comment les graines pousseront. Enseigner est un acte de foi en l’humanité qui relève de l’éthique du soin.

« Ce qui est redouté avec le numérique et notamment avec le développement de l’IA c’est que l’illusion du remplacement de l’enseignante et l’enseignant par la machine devienne réalité, alors que les relations humaines sont au cœur des apprentissages. D’autres solutions sont envisageables à l’instar de celles mises en œuvre dans certains pays qui ont choisi de réduire la taille des classes, d’investir dans la recherche en science de l’éducation et en pédagogie, dans les recherches sur les coûts et bénéfice du numérique, dans la formation des enseignantes et des enseignants ou dans des outils coopératifs, en réduisant l’usage du numérique. »

Nous ne sommes pas remplaçables par des dispositifs techniques, tout simplement parce que nous ne sommes pas des outils. Chaque enseignant, chaque enseignante doit décider des outils numériques qui, éventuellement, lui conviennent. Et pour tout le reste, il faut désobéir : éteindre les tableaux blancs interactifs et les couvrir de posters, déserter les espaces numériques de travail, ignorer les emails, écrire dans les cahiers de textes ; utiliser des manuels papiers, écrire et dessiner sur des feuilles. Et, comme je l’expliquais précédemment, il ne se passera rien. D’abord nous sommes très nombreux et nombreuses à penser que le numérique prend beaucoup trop de place et de temps. Ensuite, beaucoup d’entre nous ne sont pas là par hasard : nous ne voulons ni GAFAM si startups dans nos écoles. Enfin parce qu’il n’y a pas de recours hiérarchique ; La raison pour laquelle les enseignants et enseignantes obéissent, c’est que ce sont souvent d’anciens bons élèves disciplinés, persuadés de devoir obéir. Nous n’avons pas de chaîne, mises à part celles que nous croyons avoir. Il y a bien des pressions, évoquées précédemment, mais elles sont très souvent sans effet. En échangeant notre regard sur nous-mêmes, en prenant conscience de notre pouvoir, nous augmentons notre capacité d’action.

« Le fait de garantir l’acquisition par chaque enfant d’un niveau de compétences de base en compréhension de l’écrit et en mathématiques qui est bien plus susceptible d’améliorer l’égalité des chances dans notre monde numérique que l’élargissement ou la subvention de l’accès aux appareils et services de hautes technologies »

Le numérique est une escroquerie. C’est une jolie entourloupe, saupoudrée de neurosciences, pour privatiser l’École et l’Université. Apprendre à lire, à écrire et à compter donne de bien meilleurs résultats individuels et collectifs, et, nous l’avons vu, le numérique nuit à ces apprentissages fondamentaux. Gardons en tête que les bâtisseurs de ce « nouveau monde numérique » ont fait des études sans numérique éducatif, et que beaucoup, parmi ces mêmes personnes, protègent leurs enfants des écrans et les envoient dans des écoles sans numérique.

« Le numérique reste plus que le croit une affaire de mathématique, d’informatique et d’érudition : de culture de l’écrit. »

C’est l’éducation qui permet d’entrer dans la culture numérique. Sans une bonne compréhension de l’écrit, rien ne pourra se structurer. Avec une bonne maîtrise, en revanche ; il est possible et souhaitable de pratiquer une éducation au numérique techno-critique et politique. Au lycée, la maturité est très certainement suffisante, au collège, peut-être. Cette éducation est très similaire à l’éducation aux médias et à l’information, et un petit socle commun sera certainement bénéfique à tous les élèves. En revanche, la place que prend le numérique dans les programmes scolaires est démesurée, et traduit bien davantage la préparation à l’aliénation numérique qu’elle ne nourrit l’encapacitation des futurs adultes. Concrètement, comment mettre en œuvre ce changement de posture ? Que faire après avoir relevé la tête ? Aidons les élèves à lever les yeux.

L’association Lève les yeux fait partie du Collectif Attention, avec les associations Agir pour l’Environnement, Alerte Écrans, Chevaliers du web, CoSE (Collectif contre la surexposition des écrans), Éducation Numérique Raisonnée, Enfance-Télé-Danger ?, HOP (Halte à l’obsolescence programmée), Pacte Smartphone et Priartem. Le Collectif fait un travail de plaidoyer visant à modifier le cadre légal dans lequel s’inscrit le numérique

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#plaidoyer – Le Collectif Attention

Les propositions se structurent en quatre axes :Prévenir, Protéger, Exercer ses droits et Débattre.

Le premier axe, Prévenir, propose une véritable politique publique de prévention des risques liés à la surexposition aux écrans, un message de prévention à la hauteur des risques (le 5-10-15 et le 4 pas) et des livres et des cahiers à la place des écrans.

Le second axe, Protéger, propose d’exposer la nocivité des tablettes et d’en protéger les enfants de moins de 3 ans, et de préserver l’espace public des écrans publicitaires animés.

Le troisième axe, Exercer ses droits, propose un droit à la non-connexion administrative, un droit à la déconnexion des famille et des enseignants et un droit à la protection de l’attention. Le dernier axe, Débattre, demande un débat démocratique sur le numérique éducatif. Par ailleurs, le Collectif organise les Assises de l’Attention un événement déconnecté et émancipateur.

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En complément, je propose d’ajouter la proposition suivant dans l’axe Protéger.

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#plaidoyer – le délit de maltraitance numérique

Les écrans font du mal aux plus petits enfants, avec un rapport bénéfices-risques particulièrement catastrophique. Au-delà des discours des vendeurs d’applications, le seul bénéfice avéré d’un écran dans les mains d’un enfant d’un ou deux ans, c’est la tranquillité des parents. C’est destructeur pour l’enfant, comme le décrit le syndrome ÉPÉE :

Il y a dans la pratique pédopsychiatrique une dimension fondamentale d’observation, et les effets de la surexposition des écrans sous leur aspect maximal que beaucoup d’entre nous rencontrent dans leur clinique ont été décrits sous le nom de syndrome ÉPÉE, Exposition Précoce et Excessive aux Écrans, par Daniel Marcelli en mai 2018 et plus précisément dans un article paru chez Enfances et Psy, en décembre 2018, par D. Marcelli, MC Bossière et AL Ducanda. Ce syndrome associe :

1)      un retard de communication et de langage qui devient patent vers 18/30 mois, souvent après un développement normal des premiers mois, mais qui est souvent précédé d’une réduction du nombre de mots prononcés, de l’apparition d’un pseudo-langage (répétition en écho de mots anglais, de chiffres, de couleurs, etc .) avec une prosodie particulière, mécanique, mimétique de la prosodie des logiciels ;

2)     un centrage d’intérêt de plus en plus exclusif à la maison sur les écrans ;

3)     en dehors des écrans, une absence de recherche d’interaction avec le parent, contrairement à ce qui est habituel à cet âge, e désintérêt pouvant aller jusqu’à un refus de la relation avec détournement du visage ;

4)     une absence d’’intérêt  pour les jeux correspondant à l’âge, en particulier les jeux de construction ou de « faire semblant ».

5)     des activités spontanées pauvres et répétitives ; alignement de petites voitures, objets passés devant les yeux ;

6)     pour les plus âgés, une difficulté de contact avec les autres enfants ;

7)     Des comportements d’allure agressive : objets, jouets jetés à travers la pièce, feuilles déchirées ;

8)     Une agitation et une instabilité d’attention constante ;

9)     Une maladresse dans l’exploration fine, dans les jeux d’encastrement, les puzzles, devenant évidente vers 18/20 mois ;

10)    Des caractéristiques psychomotrices : structuration corporelle  davantage en deux dimensions, difficultés d’accès à la troisième dimension, la profondeur et l’attente.

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Je propose d’inscrire dans la loi française que les écrans avant trois ans constituent une maltraitance faite aux enfants, à ajouter aux Violences Éducations Ordinaires (VEO). Le cadre des sanctions relèverait , comme pour les VEO, des articles 222-13 et 222-14, et probablement dans les faits du R 624-1. Si des contraventions peuvent avoir un effet dissuasif, il me semble que cela viendrait ajouter de la défense à la détresse, en ciblant des populations défavorisées socialement, économiquement et culturellement. En revanche, c’est une voie idéale pour déployer des stages de citoyenneté numérique et de parentalité  numérique, afin de doter les personnes d’une culture scientifique et critique d’une part, et de savoir-faire éducatifs pratiques d’autre part. Il n’y a pas d’école des parents, et les marchands de numérique éducatif exploitent cette faille. Le délit de maltraitance numérique numérique, ou l’écran comme VEO, permet de compenser ce manque et d’améliorer à la fois la compréhension citoyenne du numérique et les compétences éducatives parentales. Et il faut, non pas des sanctions, mais de l’aide. Un parent solo qui peut souffler, c’est un enfant que l’on protège.

J’aimerais que l’école maternelle soit un sanctuaire sans écrans. A l’école primaire, je crois que le jeu n’en vaut pas la chandelle, et qu’il serait bon de sanctuariser aussi. Peut-être faut-il traiter différemment les cycles 2 et 3 :

1)      pas d’écrans du tout pendant le cycle 2 (CP, CE1 et 2)

2)     de rares écrans si les enseignants et les enseignantes le veulent pendant le cycle 3 (CM1 et 2)

Au collège, il me semble que les enjeux de construction du sens critique prennent tout leur sens, et qu’il est à la fois possible de bâtir une posture techno-critique et d’utiliser des dispositifs numériques éthiques et soutenables.
Ceci est mon point de vue de parent, je n’ai jamais enseigné en maternelle, en primaire, au collège ou au lycée. En revanche, je suis convaincu que c’est une discussion nécessaire lors d’un Parlement numérique éducatif impliquant, pour chaque école, les enseignants, es enseignantes, les parents et les élèves. Le ministère de l’Éducation nationale ne doit plus imposer le numérique à tous les élèves, mais fournir des outils et des ressources pédagogique libres et gratuites aux enseignants et enseignantes. Et, plutôt que de financer des tablettes qui restent dans les placards, il faut d’abord des classe où il fait chaud en hiver et bon en été. Pour cela, il faut rénover les écoles.