Ne tombez pas dans la servitude 

A Poitiers, des enseignants mettent les étudiants en garde sur les risques de l’intelligence artificielle

Outil pour certains, réflexe pour d’autres : alors que les enseignants sont les premiers témoins de l’usage de l’intelligence artificielle dans le milieu scolaire, ils ont sensibilisé les étudiants de l’Inspé de Poitiers à ses risques, le 3 avril 2026.

« Qu’est-ce que l’IA générative fait à l’enseignement ? » Vaste, la question aurait pu trouver une réponse toute faite en quelques secondes, via ChatGPT. Vendredi 3 avril 2026, dans l’amphithéâtre de l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (Inspé) de Poitiers, une demi-journée n’a pourtant pas suffi pour en faire le tour. En présence de quelque 80 étudiants et sur invitation de Séverine Denieul, enseignante d’expression-communication à l’IUT de Poitiers, une poignée d’intervenants a pris la parole pour exprimer sa crainte face à l’avènement de l’intelligence artificielle (IA).

« C’est comme essayer de faire un régime avec un pot de Nutella devant vous. » Telle est la métaphore que Florent Gouget oppose aux partisans d’une utilisation « raisonnée » de l’IA, qu’il juge utopique. Professeur de lettres en Ardèche, il est l’un des signataires de l’Appel de Beauchastel, lancé en 2015 par un collectif d’enseignants s’opposant à « la déshumanisation de l’enseignement » par le numérique et les écrans. Il s’inquiète de ce que l’IA fait primer le résultat sur le savoir et le processus d’apprentissage : « Quand on vous demande d’écrire un résumé sur la vie de Molière, ça n’est pas pour le résultat mais pour l’exercice de synthèse, la méthode. Tout le monde sait qui était Molière ! »

Cet outil doit rester un joker, et non pas se transformer en dépendance. Pascal Plouchard. Enseignant en expression communication à l’IUT de Grenoble Inspé de Poitiers

« Ne tombez pas dans la servitude. » C’est le conseil adressé aux étudiants par Pascal Plouchard. Enseignant en expression communication à l’IUT de Grenoble, il a comparé une quarantaine de dissertations d’élèves, pour en déceler les effets de l’IA : une nette amélioration de la langue, mais aussi « des propos très banals et convenus, d’une platitude affligeante, mélangés à la sauce de la psychologie positive et du développement personnel », aux dépens de la créativité ou de l’émotion. « Cet outil doit rester un joker, et non pas se transformer en dépendance », a-t-il enjoint les étudiants.

« L’IA pourrait entraîner une hausse de 80 % des émissions de CO2. » L’intervention du sociologue Fabien Lebrun a constitué un moment fort de la matinée. Il a rappelé le désastre écologique précipité par l’IA, lié aux émissions des centres de données (data center), mais aussi les guerres pour l’obtention de minerais indispensables à la fabrication des puces d’IA. Notamment en République démocratique du Congo, théâtre du « conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale ». Auteur de Barbarie numérique, Une autre histoire du monde connecté (L’Échappée, 2024) il a appelé à « tendre vers la dénumérisation et la décroissance écologique ».

« Je voudrais sortir les écrans des écoles. » La matinée s’est achevée avec l’intervention de Lisa Belluco. La députée écologiste de la Vienne a présenté sa proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale, qui vise à « dénumériser » les écoles maternelles et élémentaires à compter du 1er septembre 2026. « C’est parti de ma visite de l’école Andersen à Poitiers, en 2022, où les enfants apprenaient à compter sur leurs doigts avec un écran, sans interaction sociale. Ça m’a choquée », a-t-elle confié aux étudiants, avant d’évoquer l’absence de bénéfice pédagogique de l’exposition aux écrans, et l’augmentation des risques de dépression qu’elle engendre. Et ce, « contrairement à ce que l’on peut lire ou entendre », quel que soit le contenu consulté.

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