Le réseau électrique français

Va-t-il survivre à la décarbonation du quotidien ?

Dans un pays débarrassé de sa dépendance aux énergies fossiles et définitivement converti au tout-électrique, l’enjeu est de s’assurer que cette électricité voyage sans encombre jusqu’à nos interrupteurs.

A moins d’avoir passé les deux derniers mois dans une grotte, vous êtes « au courant ». La France (et le monde) entame sa révolution électrique. En bloquant l’acheminement de la quasi-totalité du pétrole et du gaz produits dans les pays du Golfe, la guerre au Moyen-Orient a mis en lumière la nécessité de réduire au plus vite notre dépendance aux hydrocarbures importés, polluants et, quand la géopolitique s’en mêle, hors de prix. Pour remplacer le carburant qui fait rouler nos voitures et le gaz qui chauffe nos maisons, il faut « électrifier la France, pour la rendre indépendante », a exposé le Premier ministre, Sébastien Lecornu, le 10 avril, lors de la présentation du plan gouvernemental pour « transformer notre consommation d’énergie ».

Généralisation des pompes à chaleur, aides à la location de voitures électriques, décarbonation de l’industrie… Pour réduire le recours aux énergies fossiles, qui comptent encore pour 60% de l’énergie consommée sur le territoire, la dernière mouture de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE)(Nouvelle fenêtre) prévoit de développer les énergies renouvelables (éolien en mer, solaire, hydroélectricité, etc.) et de relancer le nucléaire. Consommer davantage d’électricité d’un côté, en produire plus de l’autre, donc. La validation de ces deux objectifs dépendra en partie de la fiabilité du réseau, ce géant tentaculaire et discret, composé de lignes aériennes, de câbles souterrains et de postes de transformation, fait à la fois office de pièce maîtresse et de face cachée de cette transition.

Désencombrer les « routes » de la transition

« Vous pouvez avoir des éoliennes, des panneaux solaires ou même une centrale nucléaire… Si vous n’avez pas de réseau, cela n’a aucun intérêt, puisque l’électricité produite n’arrive pas jusqu’aux consommateurs », résume Ines Bouacida, chercheuse à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). En prenant l’image du réseau routier, elle explique que « le réseau de transport de l’électricité correspond aux autoroutes, tandis que le réseau de distribution, qui achemine l’électricité dans chaque bâtiment avec un maillage beaucoup plus fin, s’apparente aux routes secondaires ». En appelant à augmenter le trafic, l’électrification des usages va-t-elle alors saturer ces « routes » ? Faut-il les moderniser, voire en construire de nouvelles ? Pour éviter les embouteillages et le black-out, un chantier titanesque se prépare.

Les investissements dédiés à ces infrastructures ont beau se compter en centaines de milliards d’euros, ils demeurent « à la traîne », alerte l’Agence internationale de l’énergie (AIE) dans un récent rapport(Nouvelle fenêtre). A travers le monde, « plus de 2 500 gigawatts (GW) de projets, englobant les énergies renouvelables, le stockage et les projets à forte consommation comme les centres de données, restent bloqués dans les files d’attente de raccordement au réseau », chiffre l’AIE.

En Belgique, une enquête de la RTBF(Nouvelle fenêtre) révélait en mars que les projets d’installation ou d’expansion d’une centaine d’entreprises étaient compromis « par manque de puissance électrique disponible (…) Parfois, aucune promesse de raccordement au réseau ne peut être faite avant cinq à dix ans », alerte le média belge.

Rattraper le retard accumulé sur le chemin du tout-électrique

Directeur de l’économie du système électrique chez RTE, le gestionnaire du réseau tricolore, Olivier Houvenagel rassure : « Même dans les trajectoires d’électrification les plus hautes, où la part d’électricité passerait de 27% [du total de l »énergie consommée] aujourd’hui à 40-45% dans dix ans, nos analyses montrent que la France peut alimenter tous les nouveaux usages de l’électricité, dans le numérique, l’industrie, l’hydrogène, sans créer de conflits d’usage », explique-t-il. Parce qu’elle produit structurellement davantage d’électricité décarbonée qu’elle n’en consomme, la France dispose « d’une certaine marge de manœuvre ». Elle exporte d’ailleurs ce surplus de production à ses voisins.

A court terme, « la question est plutôt celle de la mise en œuvre de l’électrification des usages prévue dans ces plans de politiques publiques », abonde Ines Bouacida. Malgré des hésitations et des allers-retours sur les dispositifs tel que MaPrimeRénov’, ou des reculs de l’Union européenne sur la fin de la vente des voitures neuves à moteurs thermiques à l’horizon 2035, « la France affiche toujours une consommation d’électricité plus faible qu’avant le Covid-19 », sans parvenir à réduire sa consommation fossile. Même si, pour l’année 2025, le principal gestionnaire du réseau de distribution, Enedis, revendiquait(Nouvelle fenêtre) un record de « 2,8 millions de points de charge raccordés au réseau à travers la France ».

Synchroniser la production et la consommation d’électricité

Si l’électrification conduira nécessairement à une croissance de la consommation d’électricité, Olivier Houvenagel entrevoit une problématique : « Comment synchroniser le rythme entre le développement de la production et celui de la consommation ? » Dans son dernier plan décennal, publié en 2025, RTE a ainsi érigé parmi ses priorités « le raccordement des nouveaux consommateurs, notamment des nouveaux sites industriels et numériques », explique le responsable.

A Dunkerque (Nord), où doivent apparaître deux usines de fabrication de composants pour les batteries, ou aux abords de la zone industrialo-portuaire du Havre (Seine-Maritime), les travaux visant à renforcer la capacité d’alimentation ont déjà commencé, poursuit l’expert. En revanche, le site de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) attend lui toujours du gestionnaire qu’il réponde aux ambitions d’électrification et de réindustrialisation vendues par les décideurs politiques.

L’arrivée d’une part croissante d’électricité renouvelable sur le réseau n’est pas anodine. Outre le défi technique consistant à maintenir l’équilibre entre des pics de production et des pics de consommation pas toujours liés, « dans certains endroits, il faut raccorder les installations qui produiront ces énergies renouvelables », précise Olivier Houvenagel.

« En se développant, ces énergies modifient aussi la géographie de la production et de la consommation sur le territoire. Il faut donc adapter la structure du réseau en conséquence. » Olivier Houvenagel, directeur adjoint de l’économie en charge des études prospectives sur le système électrique de RTE ; à franceinfo

Développées après-guerre, ces routes de l’électricité se sont organisées autour des centrales nucléaires à partir des années 1970, le long d’un axe Nord-Sud qui descend la vallée du Rhône. Or, développer l’éolien en mer redirige la production vers la façade atlantique. Au Sud, l’électricité issue du solaire va, elle aussi, être plus importante en volume, gonflant les flux qui transiteront entre les régions ensoleillées du Sud et les zones venteuses de l’Europe du Nord.

Des employés du gestionnaire du réseau électrique français RTE sur un chantier de rénovation d'un pylône électrique, près de Flers (Orne), le 19 avril 2023. (LOU BENOIST / AFP)

Des employés du gestionnaire du réseau électrique français RTE sur un chantier de rénovation d’un pylône électrique, près de Flers (Orne), le 19 avril 2023. (LOU BENOIST / AFP)

En quatre ans, RTE a plus que doublé ses investissements (+122%), assurait le gestionnaire(Nouvelle fenêtre) le 10 mars. Sur plus de 3,3 milliards d’euros dépensés en 2025, la plus grande partie a financé le renouvellement du réseau. « Cela peut consister à remplacer des câbles, pour qu’ils fassent passer plus d’électricité que leur capacité actuelle, ou à doubler une ligne. A certains endroits, on est obligé potentiellement de créer des nouvelles lignes. Mais pour l’essentiel, on essaie de réutiliser les couloirs existants ». Sans oublier le remplacement des équipements vétustes et les travaux d’adaptation de ces infrastructures aux aléas climatiques.

De l’abondance à la sobriété

Montants des investissements calculés par RTE : environ 100 milliards d’euros sur quinze ans. Cette enveloppe XXL a été présentée par le gestionnaire en 2025, dans le cadre d’un débat public. En dépit de l’importance des montants engagés, celui-ci « est loin d’avoir mobilisé les foules », constate Yves Marignac, directeur et porte-parole de l’association négaWatt, qui s’intéresse justement à la transition énergétique. Sa crainte : que les objectifs d’électrification tous azimuts ne s’opèrent au détriment de l’efficacité et de la sobriété énergétique. Il donne l’exemple du plan du gouvernement en faveur de l’installation de pompes à chaleur et pointe l’absence d’annonces sur la rénovation thermique des bâtiments.

« Un déploiement mal maîtrisé des pompes à chaleur peut conduire à 4-5 gigawatts de pointe supplémentaire par rapport au même développement maîtrisé. C’est l’équivalent de quatre à cinq réacteurs nucléaires. » Yves Marignac, directeur et porte-parole de l’association négaWatt ; à franceinfo

« De même, c’est très bien de favoriser l’accès aux véhicules électriques, mais il faut aussi réorienter l’offre vers les petits véhicules électriques légers », continue le spécialiste. Il déplore l’absence, dans la politique du gouvernement, d’encouragement à un changement de notre rapport à la mobilité. En misant davantage sur le train ou la voiture partagée, par exemple.

Electrifier massivement tout en mettant le paquet sur l’efficacité et la sobriété consentie permettrait de baisser de 130 TWh la consommation électrique de la France à l’horizon 2050, par rapport à un scénario « non maîtrisé« , a chiffré The Shift Project (PDF)(Nouvelle fenêtre). Or, ce sont les besoins en période de pointe (quand il faut se chauffer lors des longues soirées d’hiver, tout en rechargeant sa voiture), qui dictent le dimensionnement du réseau. Aux Etats-Unis, où les centres de données poussent comme des champignons, le régulateur met depuis plusieurs mois(Nouvelle fenêtre) la pression sur les géants de la tech pour qu’ils modèrent leur consommation aux heures de pointe. Ceci, pour garantir « la capacité à répondre à la demande lors des pics », déclarait fin mars le secrétaire à l’Energie américain, Chris Wright, ajoutant : « Lorsque la demande d’électricité augmente fortement, l’offre doit pouvoir y répondre, sinon des gens meurent. »

Pour Yves Marignac, rattraper notre retard en matière d’électrification ne doit pas se traduire par l’explosion de cette « pointe ». « Maîtriser l’énergie revient à dimensionner différemment le système électrique ; un système moins volumineux coûte moins cher à entretenir, en investissement comme en exploitation ». Il redoute enfin que la relance du nucléaire n’enferme la France dans un cercle vicieux. Consommer plus, pour produire plus, pour consommer plus, et ainsi de suite, tirant vers le haut les besoins d’investir toujours plus dans le réseau.

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