
Une loi d’interdiction des réseaux sociaux faute de mieux
Dépression, troubles du sommeil, idées suicidaires : les réseaux sociaux sont un facteur de risque chez les adolescents les plus vulnérables, notamment les filles. Le texte prévoyant de les interdire avant 15 ans est discuté au Sénat mardi. Sa portée pourrait rester limitée, dans un secteur notoirement sinistré.
Une loi, pour au moins « poser l’interdit ». C’est ce qu’espèrent plusieurs acteurs de la santé mentale des adolescent·es, en amont de la discussion mardi 31 mars au Sénat de la proposition de loi de Laure Miller, visant à interdire en France les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Après discussion en commission, elle serait complétée par l’interdiction de la publicité en faveur de ces plateformes lorsqu’elle est destinée spécifiquement aux mineur·es. Le texte a été adopté en novembre à l’Assemblée nationale et est soutenu par le gouvernement.
Sans croire à la solution miracle, professionnel·les et militant·es s’affolent de la dégradation nette de la santé mentale des adolescent·es, notamment depuis la pandémie de covid, qui a coïncidé avec une montée en flèche du temps passé sur les réseaux.
« L’urgence de la situation est telle qu’à un moment, il faut des initiatives un peu coup-de-poing, au moins pour l’éveil des consciences », assure Laure Boutron-Marmion, avocate et fondatrice de l’association Algos Victima, qui s’attelle à pointer la responsabilité des plateformes dans le mal-être ou le passage à l’acte suicidaire chez certains·es adolescent·es.
L’avocate représente notamment sept familles dans des procédures judiciaires intentées contre la plateforme TikTok, accusée d’avoir mis des enfants en danger. Leur témoignage a largement inspiré le texte examiné le 31 mars au Sénat.
Dans son exposé des motifs, l’enjeu de la loi est résumé ainsi : « La Commission d’enquête [parlementaire] a établi qu’il n’existe parmi les principaux réseaux sociaux aucun qui puisse être qualifié d’éthique. Si TikTok est le plus “performant” dans sa capacité à capter l’attention de ses utilisateurs, […] tous poursuivent le même objectif, avec plus ou moins d’efficacité et plus ou moins de bonne foi dans les actions qu’ils mettent en œuvre pour limiter leurs effets néfastes sur la santé mentale des jeunes. »
Addiction ou pas, le mal est fait
Les réseaux sociaux sont-ils un problème en soi ou la manifestation d’un mal-être plus profond des adolescent·es ? C’est la question posée par Maria Melchior, épidémiologiste à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), dont les travaux portent sur les inégalités sociales dans le domaine de la santé mentale et les conduites addictives. « Pour le moment, la communauté scientifique internationale ne s’est pas mise d’accord sur le terme d’addiction, à la différence des jeux vidéo, développe-t-elle. Il n’empêche que les algorithmes ont des caractéristiques addictogènes, qui ont des conséquences néfastes sur la santé, les relations aux autres, la scolarité… Et qui peuvent pousser à y passer de plus en plus de temps. »
L’avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), publié en décembre 2025, privilégie la notion d’« usage problématique » et a clairement établi le « péril sanitaire » qui découle d’une trop grande exposition pour les adolescent·es.
« Dans l’ensemble, les études […] fournissent des preuves d’une association entre l’usage problématique des réseaux sociaux numériques (en particulier avant le coucher), une mauvaise qualité du sommeil et des altérations de la santé mentale » chez les ados, peut-on lire dans ce rapport interdisciplinaire, qui rend compte de cinq ans de travaux menés par des biologistes, pédopsychiatres, psychologues et spécialistes en science de l’information. Ce qui vient s’ajouter à deux autres problèmes de santé publique associés aux écrans : le développement précoce de la myopie et de la sédentarité.
Les filles, davantage utilisatrices et par ailleurs soumises à une montagne de diktats, sont plus touchées que les garçons, avec des effets tels que des troubles alimentaires, du cyberharcèlement et l’amplification des conduites à risque, notamment. C’est également le cas des minorités, en particulier sexuelles.
Nicolas Hoertel, professeur de psychiatrie à l’université Paris-Cité et chef de service adjoint à l’hôpital Corentin-Celton d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) a, lui, coordonné une étude publiée en octobre 2025 dans la revue Plos Medicine, afin de matérialiser le lien entre une santé mentale dégradée et les réseaux sociaux.
Il plante le décor : la prévalence de la dépression caractérisée a plus que doublé chez les adolescent·es entre 2010 et 2022. Elle touche désormais 10 % d’entre elles et eux. Pour les idées suicidaires, les chiffres ont doublé en dix ans. Des données qui coïncident avec un « essor assez spectaculaire du temps que les adolescents passent sur les réseaux sociaux, de trente à quarante minutes avant le covid à plus de deux heures par jour. »
Les résultats obtenus indiquent que les réseaux sociaux « jouent un rôle substantiel, particulièrement chez les adolescentes, et que le risque se concentre sur une minorité d’adolescents déjà vulnérables, chez qui l’usage excessif peut faire basculer un équilibre fragile », analyse le médecin. Il poursuit : « Si demain il n’y avait plus de réseaux sociaux, il y aurait une diminution des cas de dépression. On estime dans une cohorte simulant le parcours de 18 millions d’adolescents qu’il y aurait 600 000 cas de dépression en moins et 800 suicides en moins. »
Néanmoins, prise isolément, « la contribution propre des réseaux sociaux dans l’explication des cas de dépression reste modeste, estimée à 4 %. Pour les 96 % restants, cela est dû à d’autres facteurs », précise encore Nicolas Hoertel. Un « 4 % » qui « oblige aussi à ne pas perdre de vue que, si nous voulons améliorer la santé mentale des jeunes, un axe qui consisterait à ne se focaliser que sur les réseaux sociaux apporterait un bénéfice mais ne résoudrait pas toute la question ».
« Ce qui est frappant dans l’arsenal législatif présenté ces derniers mois, c’est que, pour la première fois, il ne contient aucune proposition éducative », s’inquiétait aussi Anne Cordier, dans cet entretien avec Mediapart réalisé à l’occasion de l’examen du texte à l’Assemblée. Plusieurs amendements dans ce sens, soutenus par la gauche de l’hémicycle, ont d’ailleurs été évacués en première lecture.
C’est tout le débat que tentent de faire vivre d’autres chercheurs et chercheuses, qui craignent qu’un tel texte, par ailleurs imparfait dans sa traduction technique, fasse oublier d’autres urgences. À commencer par la nécessaire montée en puissance de la prévention, l’éducation aux usages numériques, mais aussi la détection et la prise en charge globale de la santé psychique adolescente.
La psychiatrie en piteux état
Or le secteur de la psychiatrie reste sévèrement malmené. En janvier 2025, le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) rendait un avis aux conclusions brutales, d’autant qu’il arrivait après de nombreux rapports et alertes issus des Assises de la santé mentale et de la psychiatrie en 2021 : « Malgré des investissements récents mais encore peu visibles sur le terrain, le système français de soins en psychiatrie ne parvient malheureusement plus à répondre aux besoins. »
Dans un tel contexte, les mineur·es sont particulièrement lésé·es. « La gravité de la situation est trop souvent banalisée ou niée, en particulier en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent », soulignait également le CCNE, en particulier pour les familles les plus éloignées du soin, souvent dans une grande précarité matérielle et sociale. Les délais d’attente en centres médico-psychologiques (CMP) se comptent toujours en mois, parfois en années à certains endroits du territoire, à un âge où il faut aller vite ; la médecine scolaire, lieu de détection par excellence, n’est guère en meilleure forme, faute de moyens mais également de praticien·nes disponibles.
« Le point positif de ce débat autour de la loi et des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, c’est déjà de s’y intéresser, d’en discuter, y compris en famille, spécifie Nicolas Hoertel. Ce qui serait encore plus positif serait de s’intéresser à la santé mentale des jeunes dans sa globalité. Il faut identifier et accompagner les jeunes les plus vulnérables, distinguer pour les réseaux sociaux ce qui relève d’un usage problématique. Pour les médecins, la recherche d’un usage problématique doit devenir un réflexe en clinique. »
« Cette loi, il ne faut pas s’en contenter et il faut continuer à éduquer sur les outils, à resserrer l’étau à Bruxelles pour que la réglementation européenne ne soit pas qu’un bout de papier, à faire pression sur les entreprises, énumère Laure Boutron-Marmion. Mais aujourd’hui, soit on continue de constater que la maison brûle, sans rien faire faute de consensus sur le départ de feu, soit on ouvre franchement le tuyau d’arrosage. »
Une bataille tous azimuts
La discussion parlementaire française se déroule également sur fond de bataille judiciaire, en France et à l’étranger. Aux États-Unis, les plateformes viennent de subir deux revers très sérieux devant les tribunaux.
Meta, qui possède Facebook et Instagram, et le service de streaming vidéo YouTube, propriété de Google, ont été condamnés mercredi 25 mars par la Cour suprême de l’État de Californie à verser un total de 6 millions de dollars de dommages-intérêts à Kaley G. M., 20 ans, qui les avait accusés d’avoir alimenté sa dépression et ses idées suicidaires à l’adolescence.
La veille, dans l’État du Nouveau-Mexique, la justice a déclaré le groupe responsable d’avoir sciemment exposé des mineur·es à des prédateurs sexuels sur ses plateformes, et aussi d’avoir menti au public sur ce qu’il savait.
En France, outre les plaintes déposées par des familles, le ministère de l’éducation nationale vient de transmettre au parquet de Paris un signalement contre TikTok, dans le cadre de la procédure d’enquête lancée depuis le 4 novembre 2025 par le parquet de Paris, sur le fonctionnement de l’algorithme de la plateforme.
« L’école accueille chaque jour 12 millions d’élèves, et selon les études, 30 % des jeunes âgés de 15 à 24 ans connaissent des troubles dépressifs, explique l’Éducation nationale. Les réseaux sociaux, considérés de manière générale, sont impliqués dans plusieurs suicides d’élèves de collège et de lycée, ainsi que l’ont montré les enquêtes administratives diligentées à ce propos par l’inspection générale du ministère. »
En Europe, d’autres pays réfléchissent également à des lois d’interdiction, comme l’Espagne, le Danemark ou la Grande-Bretagne. L’Autriche annoncé le 27 mars sa volonté d’interdire par une loi l’utilisation des réseaux sociaux aux moins de 14 ans, à l’issue d’un accord politique large, d’ici à l’été.
En France, la secrétaire d’État au numérique a expliqué lors de la remise d’un rapport parlementaire sur l’influence et les réseaux sociaux, que le pays pèserait également de tout son poids dans la révision du Digital Services Act (DSA), le texte européen censé réguler et contraindre les plateformes. Sans plus de détail sur sa marge de manœuvre.
« Bien sûr qu’il y a aussi un jeu politique autour de ce sujet, cela permet de dire que l’on agit. Mais il me semble qu’il ne faut pas enterrer tout de suite cette initiative législative, malgré ses imperfections, insiste l’épidémiologiste Maria Melchior. Les parents sont-ils seulement conscients, en donnant un téléphone à leur enfant en sixième, de la violence à laquelle ils l’exposent ? »
mediapart