
Le combat pour être soi
Beaucoup de gens se bercent d’illusions en pensant que le harcèlement scolaire s’arrête aux portes du lycée ou de l’université. Pourtant, ses conséquences peuvent se prolonger jusque dans la vie adulte.
On entend souvent dire qu’à l’âge adulte, toutes les cicatrices intérieures finissent par guérir d’elles-mêmes, que « ce n’étaient que des chamailleries d’enfants », que « ce n’était pas méchant », ou pire, que « ça forge le caractère ».
Dans mon cas, ce n’est pas ce que j’ai vécu. Depuis le début de ma scolarité jusqu’à mon BTS, à l’âge de 21 ans, cela a duré.
Et même après, en dehors de l’école, au démarrage de ma vie active, cela m’a poursuivi.
Avec le temps, ce n’est pas seulement le souvenir du harcèlement qui reste, mais quelque chose de plus profond : une manière de se percevoir et de se situer par rapport aux autres. Le regard extérieur finit par devenir un regard intérieur, qui ne reflète pourtant pas la réalité de notre personnalité.
À la place, une voix critique finit par s’installer. Elle doute, elle questionne, parfois même dans des situations banales. Elle ne vient pas de nulle part : elle s’est construite à force de remarques, de regards, et de répétitions.
Pour se protéger, on finit par construire une sorte de bulle. Mais s’y enfermer n’est pas sans conséquences : cela peut entraîner un isolement social, une perte de confiance en soi et envers les autres, un stress post-traumatique, une dépression, et avoir aussi des répercussions sur la santé physique.
Avec le temps, j’ai fini par commencer à en sortir. En parlant autour de moi pour me sentir mieux et être mieux dans ma peau, j’ai décidé d’en parler.
À travers ce témoignage, je souhaite montrer les conséquences que le harcèlement scolaire peut avoir sur la vie adulte.
Une trace qui ne disparaît pas avec le temps
Pas mal de personnes se persuadent qu’avec les années, ce que l’on a vécu pendant la scolarité finit par s’oublier. Comme si le temps suffisait à effacer ce qui s’est passé.
Dans mon cas, et pour beaucoup d’autres personnes ayant vécu la même chose, ce n’est pas aussi simple : le passé fait partie de nous.
Les actes répétés à notre encontre, les remarques incessantes, les mises à l’écart…
Dans les moments les plus difficiles, tout cela peut ressurgir.
Pas forcément sous la même forme, mais sous celle de sensations, de doutes ou de pensées qui réapparaissent.
En ce qui me concerne, ce que j’ai vécu pendant ma scolarité — les brimades, les jugements sur mon physique, ou encore le fait de m’avoir fait sentir que je n’avais pas de valeur — a laissé des traces durables.
Minimiser, c’est ne pas comprendre
Le « ce n’est pas si grave », que l’on résume souvent par « ce ne sont que des chamailleries d’enfants », revient à sous estimer ce que ce type de situation peut produire.
Le harcèlement peut avoir des conséquences importantes, à la fois sur l’enfant et, plus tard, à l’âge adulte : sur la confiance en soi, mais aussi sur la confiance envers les adultes.
Lorsqu’on est harcelé, il est souvent difficile d’oser en parler à un adulte ou à une personne de confiance, par peur de représailles ou de ne pas être compris. Cela peut créer un isolement profond.
Cet isolement ne disparaît pas toujours avec le temps. Il peut encore aujourd’hui provoquer un décalage dans les relations sociales, maintenir une forme de silence, et freiner la libération de la parole.
C’est une réalité qui peut être difficile à expliquer, mais qui reste pourtant bien présente, même si, avec le temps et en la confrontant, elle peut être en partie atténuée.
Des conséquences encore visibles aujourd’hui
Aujourd’hui encore, cela peut se traduire par des remises en question presque permanentes sur ce que j’entreprends.
Le regard des autres peut devenir pesant, avec cette impression d’être jugé en permanence.
Le doute peut rapidement réapparaître, tout comme une fragilité dans l’estime de soi.
L’incompréhension peut encore surgir lorsque l’on me complimente sur ce que je fais ou sur les changements que j’ai entrepris.
Mais ces mécanismes ne sont pas figés.
Avec le temps et un travail sur moi-même, j’ai réussi en partie à faire taire cette voix critique.
Ce processus de reconstruction peut être long et parfois difficile à mettre en place, notamment au regard de mon parcours.
Elle reste parfois présente, mais elle n’a plus la même place qu’avant.
J’ai aussi la chance aujourd’hui d’être entouré, ce qui joue un rôle important dans cet équilibre.
Le poids du silence
En ce qui me concerne, je n’ai longtemps pas voulu reconnaître ce que j’avais vécu pendant ma scolarité.
Parfois par honte, mais aussi par peur d’en parler.
J’avais peur d’inquiéter ma mère et ma sœur, parce que je les aime trop pour leur faire porter cela.
Alors je gardais tout pour moi.
C’était, en quelque sorte, une forme de protection.
Mais en réalité, ce silence m’a amené à m’enfermer davantage dans l’isolement, sans vraiment m’en rendre compte.
J’avais une mauvaise image de moi, des difficultés à accepter les compliments, ainsi qu’une perception dégradée de moi-même au quotidien.
Et puis, à un moment, j’ai décidé de changer.
De faire un choix différent, pour mettre fin à ces pensées négatives.
J’ai décidé de faire face.
D’en parler, pour essayer de rompre cet isolement.
Parce que rester dans ce silence, ce n’était pas moi.
Avec le temps, on essaie parfois d’oublier cette période de l’enfance dont on porte encore la honte. On se répète que ce n’était pas si grave, que ce n’était pas la mer à boire, qu’à l’âge adulte on devrait être capable de tourner la page. C’est d’ailleurs ce que l’on entend souvent : que c’est du passé, qu’il ne faut pas en faire un drame.
Mais lorsqu’on a grandi avec la boule au ventre avant même d’entrer à l’école, lorsqu’on s’attendait chaque jour à recevoir de nouvelles remarques, de nouvelles humiliations, de nouvelles paroles destinées à nous faire croire que nous ne valions rien, tout cela ne disparaît pas simplement. À force d’être répété, cela finit par s’ancrer profondément.
On n’oublie pas si facilement. Chaque actualité qui parle de harcèlement scolaire, des violences subies par les victimes, ou de celles et ceux qui finissent par croire que la seule issue est de s’ôter la vie, vient réveiller quelque chose de profondément enfoui.
Et chaque fois que je vois passer une actualité de ce genre, une pensée revient, impossible à ignorer : « cela aurait pu être moi ».
Se reconstruire
La première étape de ma reconstruction a eu lieu en 2019. J’ai commencé à travailler et je suis devenu indépendant. Je me suis alors rendu compte que j’étais capable de faire quelque chose de ma vie, que je pouvais avancer malgré l’image négative à laquelle on m’avait longtemps réduit. J’étais encore habité par cette négativité, mais je sentais que la voix que j’avais à l’intérieur commençait peu à peu à parler moins fort. J’ai fait le premier pas.
Puis, lors de mon diagnostic de neurodivergence en 2022,
C’est à ce moment-là que j’ai commencé à comprendre qui j’étais réellement.
Il y a une phrase qui reste gravée en moi. Une phrase venue d’une personne extérieure, mais qui a eu un impact énorme :
« Mais Monsieur Duvoux, vous êtes intelligent, pas bête. »
À cet instant, ma réaction a été immédiate :
« Merci… merci de me comprendre. »
J’ai compris que ce que j’avais ressenti pendant des années ne définissait pas qui j’étais réellement. Je me suis décidé à enfin parler à mes proches de ce que j’avais vécu pendant ma scolarité. C’était une étape difficile à franchir, mais cela m’a permis de me libérer d’un poids qui me pesait énormément.
J’ai décidé de suivre une thérapie pour m’aider à mettre ce passé de côté. Au fil de deux années de rendez-vous, je me sens enfin libre, et je ne souhaite plus aujourd’hui que ce passé me définisse. Ce que j’ai vécu, je veux désormais le transformer en force pour avancer dans ma vie. Je ne suis plus le même qu’avant : je m’affirme en testant des choses nouvelles. J’ai voyagé seul à Paris au moins trois fois. J’ai pris l’avion pour la première fois en 2024 pour aller à Rome, où j’ai découvert des monuments incroyables en gardant un souvenir inoubliable. J’ai aussi pu aller en Grèce en me débrouillant par moi-même.
Parce que je suis capable de faire des choses que je n’aurais jamais imaginé pouvoir accomplir jusqu’à aujourd’hui. Ce ne sont pas les autres qui me définissent : c’est à moi de me définir, en tant que personne, et d’être pleinement ce que je suis, de ne laisser personne m’intimider et de m’entourer des bonnes personnes.
Chaque victoire, même petite, est une avancée vers mon avenir.
Je ne suis plus la personne que j’étais avant.
Transformer son vécu
Un jour, j’ai rencontré l’association Ar Chach Diwal, section 22 de Bikers, qui lutte contre le harcèlement scolaire.
Je considère l’association un peu comme une seconde famille : ce sont des gens qui ont eu, ou dont un proche a vécu, la même chose que moi.
Je me suis dit qu’il fallait que je m’y engage en tant que bénévole afin de pouvoir aider lors d’interventions dans des établissements scolaires et être présent lors de rassemblements sur le stand pour faire de la prévention, parce que je veux aider les nouvelles générations à ne pas vivre ce que j’ai vécu, comme toutes les autres personnes qui ont vécu la même chose.
En m’engageant dans ACD 22, je me bats aujourd’hui pour transformer ce que j’ai vécu en quelque chose d’utile : protéger les générations futures et donner à d’autres les outils pour ne plus subir en silence.
Par ce témoignage, je souhaite que des personnes qui ont vécu la même chose puissent se reconnaître, oser en parler et comprendre qu’elles ne sont pas seules.
Par ce qu’aucune personne ne devrait rester enfermée dans ce silence.
Subir du harcèlement n’est jamais de votre faute. En aucun cas.
Vous n’êtes pas responsables de ce que vous avez subi.
Pour aller plus loin et trouver du soutien :
- ACD 22 ( Ar Chach Diwal Section 22)
Association engagée dans des actions de sensibilisation et de prévention contre le harcèlement scolaire
Pour découvrir ses actions, consultez sa page Facebook :
https://www.facebook.com/p/Ar-Chach-
- Le 3018
Sylvain Duvoux ; sur son blog chez mediapart