En Seine-Saint-Denis

Les promesses d’emploi non tenues des centres de données

Vantés par leurs promoteurs comme de puissants outils de lutte contre le chômage, les data centers, dont l’implantation est particulièrement forte dans le département, ne concrétisent pas ces engagements. Plaine Commune ne compte que 500 emplois directs pour 16 centres en activité.

LaLa rue Rateau fonctionne comme une frontière. À La Courneuve (Seine-Saint-Denis), la rue délimite deux visages de la ville : le long du trottoir sud, des maisons marquent le début d’un quartier résidentiel ; de l’autre côté, un long bâtiment gris signale l’entrée de la zone industrielle qui s’étend vers le nord.

Matilda Mijajlovic vit rue Rateau depuis plus de trente ans. Elle se souvient de l’époque où le terrain en face de chez elle était vide. Elle se souvient du moment où il devait être transformé en zone de gestion des déchets, un projet contre lequel elle s’est battue avec ses voisin·es. Et elle se souvient du moment où de premiers camions sont arrivés, en 2010, pour construire un nouvel entrepôt.

Sur les grilles le long du terrain, « le permis de construire indiquait “campus digital” », se remémore-t-elle. « Nous nous sommes imaginé des bureaux, peut-être des emplois pour nos enfants. Ça nous a semblé intéressant. » Une perspective importante dans un des départements au taux de chômage le plus haut de France métropolitaine.

Mais, rapidement, le quiproquo autour du nouveau bâtiment est apparu. Lorsqu’elles ont entendu les alarmes du chantier en cours se lancer à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, lorsqu’elles ont vu des camions livrer de grands réservoirs de fuel sur le site, Matilda Mijajlovic et sa voisine Khadidja Aït Oumasste ont commencé à poser des questions.

Le site, finalement inauguré en 2012, s’est révélé être un centre de données (ou data center). À l’époque, son opérateur était Interxion, une société française rachetée en 2020 par l’entreprise états-unienne Digital Realty. Quant aux emplois que les résident·es du voisinage espéraient, ils et elles « n’en [ont] pas vu quatre », raconte Matilda Mijajlovic.

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PAR7, le data center de Digital Realty situé à La Courneuve, dans la rue Rateau. © Photo Interxion

Selon des articles de presse de 2011 cités dans la thèse du sociologue Clément Marquet, issus du journal local En commun et du Parisien, le centre de données de la rue Rateau devait pourtant accueillir « entre 300 et 400 employés ». Auprès du Parisien, le directeur exécutif de l’entreprise indiquait même être sur le point d’« embaucher 30 personnes » pour « la seule maintenance et sécurité du site, qui fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre ».

Deux ans plus tard, pourtant, un rapport portant sur les centres de données installés à Plaine Commune (la communauté de communes regroupant neuf villes, dont La Courneuve, Saint-Denis et Aubervilliers) soulignait qu’un « data center crée très peu d’emplois directs : un emploi à temps plein par 10 000 m2 pour un data center de Saint-Denis ». Par comparaison, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), la densité moyenne en 2009 en était de 50 emplois pour 10 000 m2 à Aubervilliers et de 58 emplois pour 10 000 m2 à Saint-Denis.

Peu d’emplois directs

Ces études auraient pu alerter les maires, les préfets et préfètes, voire le gouvernement français, qui soutient l’expansion des centres de données partout dans le pays. Mais quinze ans plus tard, l’argument de la création d’emplois continue d’être brandi par les opérateurs.

Lors de la consultation publique organisée en amont de la construction en Seine-et-Marne du plus gros projet de France, Campus IA, son PDG a par exemple assuré que l’endroit créerait des opportunités de travail pour une variété d’acteurs, des équipes de Polytechnique spécialisées dans l’intelligence artificielle jusqu’à des personnes éloignées de l’emploi.

Financé par le fonds émirati MGX, la société états-unienne Nvidia, la start-up française Mistral et la banque publique d’investissement (Bpifrance), Campus IA est en cours d’implantation dans la zone industrielle de Fouju, un village à une heure de route au sud-est de Paris, et à quinze minutes de voiture depuis la station de RER de Melun. Sans amélioration du transport public, ont pointé certain·es résident·es lors de la consultation publique, il sera difficile d’attirer le moindre étudiant ou travailleur sur place.

Quand on l’interroge sur la proportion d’emplois que les centres de données créent en 2026, le chercheur Gauthier Roussilhe, spécialiste des enjeux environnementaux de la numérisation, explique que les scientifiques manquent de… données issues des opérateurs. Il cite toujours les proportions établies en 2013 d’un emploi tous les 10 000 m2, environ 50 fois moins que les autres activités industrielles.

Pour dessiner une image plus précise, une possibilité consiste à mesurer les investissements récents dans divers secteurs économiques. En 2025, selon une étude de la société Trendeo, les centres de données ont attiré 52 % des investissements nationaux en France, pour une création de 2 800 nouveaux emplois. Cela représente un ratio de 40 millions d’euros par emploi, quand Trendeo situe à 5 millions d’euros celui des emplois du secteur de l’énergie, à 1,8 million celui des emplois de recherche et développement, et entre 0,2 et 0,3 million d’euros par emploi le ratio du reste de l’industrie numérique.

Une autre manière d’aborder la question implique de se tourner vers le pays le plus doté en centres de données : les États-Unis. Sur place, même les plus grands établissements emploient moins de 150 travailleurs et travailleuses permanentes, principalement sur des postes de sécurité ou de ménage. Certains n’en comptent même pas 25. Au fil des négociations avec les municipalités, ce faible effectif permet à certaines sociétés d’engranger jusqu’à 2 millions de dollars d’allègement fiscal par poste à temps plein, a calculé Business Insider.

« Globalement positif »

Une troisième piste consiste à interroger les principaux concernés. À l’été 2025, France Datacenter, le lobby patronal du secteur, a commandé une étude sur la question au cabinet EY. Celui-ci a estimé que la filière des centres de données avait créé 48 374 emplois en France l’année précédente en 2024, dont 18 328 emplois « indirects et induits ». 10 990 correspondaient à la conception et à la construction des centres. Et seulement 19 056 emplois étaient dédiés aux opérations et à l’exploitation.

Chez Digital Realty France, la directrice de la « responsabilité sociétale », Claire Chadourne, indique que l’entreprise de gestion de centres de données a vu ses effectifs passer d’une cinquantaine de personnes en 2012 à « 350 salariés à date, ce qui signifie qu’[elle] a fait fois sept en dix ans ». L’entreprise déclare par ailleurs créer environ quatre emplois indirects pour chaque emploi direct alloué à un data center.

« À Dugny, en Seine-Saint-Denis, notre site de 200 mégawatts (MW) va représenter 150 emplois directs et 500 indirects, pour de la sécurité, de la construction, du nettoyage quotidien… », précise la responsable. À Marseille, pour le projet MRS5, qui doit atteindre 36 MW, « ce sera 40 emplois directs et 160 indirects ».

Les 500 postes décomptés par la communauté de communes, pour seize centres en activité et un en construction, ne représentent que 100 ou 200 emplois de plus que ce que promettait Interxion pour un seul projet en 2011.

Si l’on revient en Seine-Saint-Denis, Plaine Commune calcule aujourd’hui que les data centers de son territoire représentent « environ 500 emplois directs » – à comparer avec les 210 000 postes vacants sur les neuf communes. « Cela crée de l’emploi, c’est globalement positif », estimait l’adjoint au maire de Saint-Denis Adrien Delacroix, juste avant l’alternance au premier tour des élections municipales.

La communauté de communes est notamment en lien avec les « Plombiers du numérique », un projet d’insertion professionnelle porté par le fonds de dotation Impala Avenir. Ce dernier a monté une formation de trois mois pour devenir technicien spécialisé, et indique avoir formé 650 personnes en cinq ans. Pour y parvenir, elle s’appuie sur France Travail et un réseau d’opérateurs, dont Equinix, principal concurrent de Digital Realty.

En plus de faciliter l’insertion de travailleurs et travailleuses sans diplôme, cela permet de fournir à l’industrie une « main-d’œuvre abondante, bon marché, disponible et fiable », se félicite le cofondateur d’Impala, Florian Du Boÿs. Il assure que la filière emploie « énormément », mais de manière invisible, car « elle sous-traite la totalité de la fabrication à des sociétés tierces ».

Pour Adrien Delacroix, outre la question de l’emploi, la multiplication des centres de données est aussi intéressante « en termes de souveraineté numérique ». Même si leurs lois extraterritoriales permettent aux États-Unis d’accéder aux données stockées par des sociétés locales où qu’elles se trouvent, il considère qu’il vaut mieux stocker les données des Français·es sur le territoire national. Bien que les revenus fiscaux liés restent « faibles », il assure que Plaine Commune considère toujours la multiplication de centres de données « comme un moteur pour l’économie locale ».

Quoi qu’il en soit, les 500 postes décomptés par la communauté de communes, pour seize centres en activité et un en construction, ne représentent que 100 ou 200 emplois de plus que ce que promettait Interxion lors du lancement du seul projet de la rue Rateau, en 2011. Quinze ans plus tard, selon les chiffres mêmes de Digital Realty, ce centre de données offre seulement… « dix-sept emplois directs ».

mediapart