
Comment Data4 a décroché le pompon, l’accès aux 700 mégawatts de la friche Usinor
Associé au fonds d’investissement canadien Brookfield et au promoteur BT Immo, le groupe français a été choisi par l’agglomération de la Porte du Hainaut pour installer un centre de calcul dédié à l’IA sur le site des Soufflantes, détenteur d’un accès privilégié à une quantité d’électricité hors norme. Mediacités passe au crible la procédure et les promesses qui lui ont permis d’emporter le marché.
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Il y a beaucoup d’annonces dans les data centers, la bonne nouvelle, c’est qu’avec Data4, on fait toujours les projets qu’on annonce. » Distillée par Olivier Micheli, le président de Data4, lors du forum « l’IA avec nous » organisée le 12 juin par la région Hauts‐de‐France, la petite phrase semble inciter à prendre certaines promesses du secteur avec la plus grande prudence. Car des promesses, il y a en a eu beaucoup lors du sommet pour l’action sur l’IA de février 2025, ou lors du dernier sommet « Choose France », au début du mois.
La société britannique Fluidstack avait ainsi signé l’année dernière un protocole d’accord avec l’État en vue d’installer un data center à 10 milliards d’euros sur une ZAC du village du Bosquel, près d’Amiens. Mais elle a fini par jeter l’éponge. Heureusement, Emmanuel Macron a trouvé in extremis un remplaçant en la personne de Masayoshi Son, le patron fondateur du fonds d’investissement japonais Softbank, spécialisé dans la technologie.
Son groupe a fait encore plus fort que le britannique. Il s’est engagé à investir 45 milliards d’euros dans les Hauts‐de‐France, pour construire non pas un mais trois data centers d’une puissance d’un gigawatts chacun : au Bosquel, du côté de Dunkerque et à Bouchain, près de Denain. Nous verrons plus loin la signification d’une telle orgie d’électricité pour un data center. Mais il faut souligner, en attendant, que ce projet spectaculaire a été bouclé en à peine deux mois, et que les études de faisabilité doivent maintenant commencer.
Son groupe a fait encore plus fort que le britannique. Il s’est engagé à investir 45 milliards d’euros dans les Hauts‐de‐France, pour construire non pas un mais trois data centers d’une puissance d’un gigawatts chacun : au Bosquel, du côté de Dunkerque et à Bouchain, près de Denain. Nous verrons plus loin la signification d’une telle orgie d’électricité pour un data center. Mais il faut souligner, en attendant, que ce projet spectaculaire a été bouclé en à peine deux mois, et que les études de faisabilité doivent maintenant commencer.
Des data centers et de l’IA à la place de la sidérurgie
Les projets de Data4 dans la région sont beaucoup plus avancés. L’entreprise française a profité du forum « L’IA avec nous » pour officialiser le lancement d’un campus de quatre data centers représentant une puissance totale de 700 mégawatts (MW) à Escaudain, près de Valenciennes. Et plus précisément sur la zone d’activités des Soufflantes, un ancien site sidérurgique d’Usinor, fermé en 1988. Et, de fait, l’État, les collectivités locales, et RTE, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité, travaillent main dans la main pour faire aboutir le projet.
« Nous signons la promesse de vente. Ils vont déposer leur permis d’aménager, leur permis de construire. Et puis voilà, ça roule », explique à Mediacités Aymeric Robin, le président de la communauté d’agglomération de La Porte du Hainaut, en charge du réaménagement du site.
« Il faut d’abord dépolluer le terrain puisqu’il s’agit d’un ancien site d’Usinor. Nous allons ensuite l’aménager, faire venir l’électricité et, bien sûr, travailler sur la conception et la construction des bâtiments avec toutes les autorisations nécessaires », complète Olivier Micheli, dans une interview accordée à La Voix du Nord.
A priori, ces demandes d’autorisation pour un installer un data center sur un site stratégique estampillé « France 2030 » seront accueillies avec beaucoup de bienveillance. Ce label permet en effet « de faciliter les procédures et le pré‐aménagement ». De quoi rendre crédible un début des travaux fin 2027 pour une livraison en 2030, comme l’espère Aymeric Robin, par ailleurs maire (PCF) de Raismes.
Un accès privilégié et massif à l’électricité
La véritable clé de ce calendrier reste toutefois la décision de RTE d’inscrire la zone des Soufflantes parmi les cinq sites « fast track » de France, permettant à des opérateurs industriels fortement consommateurs d’électricité (plus de 400 mégawatts) d’être assurés de disposer d’un raccordement au réseau en seulement trois à quatre ans. Soit deux fois moins de temps qu’avec la procédure classique. L’atout maître d’Escaudain étant, selon le président de l’agglo, « la présence, à une dizaine de kilomètres, d’un transformateur électrique capable de garantir cette puissance de façon accélérée ».
Dans le cas du site des Soufflantes, Data4 a eu ainsi l’assurance de disposer de 700 mégawatts dès 2030. Un atout concurrentiel incomparable alors que les nouveaux usages de l’intelligence artificielle nécessitent une puissance de calcul toujours plus importante. Parmi ces nouveaux usages, l’IA générative, apparue il y a trois à quatre ans. Et, plus récemment, l’IA dite « agentique » capable « d’imiter la prise de décision humaine pour résoudre des problèmes en temps réel », explique IBM.
La nouvelle frontière du gigawatt
Il faut ici s’arrêter sur ce chiffre de 700 mégawatts qui est à la fois un indicateur de la puissance électrique maximale utilisable par le data center, et de sa puissance de calcul, liée à la consommation d’électricité. Dans une note, RTE relève que « la grande majorité » des quelque 300 data centers présents en France en 2026, offrent « des puissances de quelques mégawatts ». Un data center de 700 mégawatts est donc d’une capacité tout à fait exceptionnelle.
Olivier Micheli va toutefois encore plus loin. Dans son interview à La Voix du Nord, il confirme que « l’échelle n’a plus rien à voir avec ce que nous avons connu auparavant. Les besoins sont largement supérieurs ». Et il reconnaît que « les campus de 200–250 mégawatts que nous construisions [jusqu’à présent] ne sont pas suffisants ». D’où sa décision « d’aller rapidement vers des gigacampus, qui peuvent héberger un gigawatt de puissance. »
Or un gigawatt, c’est à peu près ce qu’il faut pour alimenter une ville d’un million d’habitants. C’est aussi plus ou moins la capacité d’un réacteur nucléaire de la centrale de Gravelines. Un chiffre pharamineux promis par Softbank sur le seul site du Bosquel et que Data4 veut obtenir en deux sites. Celui des Soufflantes à Escaudain, sur lequel la société dit concentrer ses efforts. Et celui de l’ancienne base aérienne de Cambrai‐Epinoy, où elle a revu ses ambitions à la baisse par rapport à l’année dernière. Elle affiche désormais l’objectif d’y bâtir un data center de 400 mégawatts, contre 1 gigawatt auparavant.
« Pour créer une région, il faut au moins deux sites afin de générer une redondance. Or, ces deux sites ont une distance idéale, autour de 20 à 30 kilomètre, explique‐t‐il à La Voix du Nord. Quand vous associez les 400 mégawatts de Cambrai‐Epinoy et les 700 mégawatts d’Escaudain, vous arrivez à ce gigawatt. »
Des investissements en milliards d’euros
Les chiffres des investissements dans ces data centers géants donnent eux aussi le tournis. L’unité de base est le milliard d’euros, quand ce n’est pas la dizaine de milliards. Au point que les montants avancés semblent parfois avoir été évalués « à la louche ». Pour le site d’Escaudain, il est ainsi question de 5 milliards d’euros. Mais avec les équipements informatiques, « vous pouvez y ajouter 10 à 15 milliards d’euros supplémentaires », indique Olivier Micheli à La Voix du Nord. Auquel il faudrait ajouter « deux ou trois milliards » pour Cambrai, poursuit-il.
A la différence de la start‐up marseillaise Sesterce dans le projet financé par Softbank au Bosquel, Data4 dispose d’une expérience de 20 ans dans l’installation de data centers. Il en opère une dizaine de campus de data centers, en France et dans quatre pays européens. Mais l’activité est manifestement difficile à rentabiliser : en 2024, elle a enregistré, malgré un résultat d’exploitation positif, une perte nette pour la quatrième année consécutive (-35,4 millions d’euros pour un chiffre d’affaires de 76,5 millions d’euros).
« Les puces GPU, c’est comme les fraises, elles doivent être consommées tout de suite »
Heureusement, elle a pour actionnaire principal le fonds canadien Brookfield, un partenaire aux poches bien remplies : il revendique en effet la bagatelle d’un millier de milliards de dollars d’actifs sous gestion ! C’est Brookfield, selon le patron de Data4, qui financera et installera les processeurs et les équipements informatiques à Escaudain.
Reste que, comme le soulignait Octave Klaba, le patron d’OVH, lors du sommet « L’IA et nous », les processeurs graphiques GPU, ces puces indispensables aux centres de données, « sont comme les fraises, ils doivent être consommés tout de suite ». Obsolètes au bout de dix‐huit mois, ils doivent être remplacés. Le ticket d’entrée dans l’activité est donc particulièrement élevé. Mais le coût du maintien l’est aussi…
Une task force associant l’agglomération, la Région et l’État
Le consortium réunissant Data4 pour la conception et la gestion, Brookfield pour le financement et BT Immo pour la construction, n’était pas le seul à avoir postulé pour installer un data center à Escaudain. « Une succession de candidats a défilé à notre porte, tous plus beaux les uns que les autres, plus riches les uns que les autres, confie Aymeric Robin. Mais ce n’est pas parce que j’ai un joli sourire qu’ils venaient nous voir. Aujourd’hui, en matière d’offre de puissance électrique, le mieux qu’on trouve, c’est autour de 200 à 250 mégawatts. Nous on en propose trois fois plus, garanti par l’État. »
Au final, cinq candidats ont répondu à l’appel à manifestation d’intérêt (AMI), dont deux ont été écartés, car hors délais. « Mais je peux vous dire que Data4 n’était pas le mieux‐disant en proposition d’achat de terrain. On a retenu celui qui portait le projet le plus proche de ce qu’on pouvait en attendre. »
« Ce n’est pas l’agglomération qui a décidé toute seule »
Son critère numéro 1 ? Sélectionner un type particulier de data center, à savoir privilégier un centre de calcul sur un simple hébergeur de données, et « ne pas être que sur du cloud, ou de l’IA générative de base (traitement d’image, traduction automatique ou moteurs de recommandation, ndlr) ; mais aussi sur de l’IA générative qui produit ».
« On a créé un comité de pilotage de partenaires pour pouvoir harmoniser notre grille de lecture, explique encore Aymeric Robin. Autour de la table, il y avait la région, les services de l’État, les
services de l’agglomération, et ensemble, on a établi un cahier des charges et des critères de sélection. Ce n’est donc pas l’agglomération qui a décidé toute seule. »
Une promesse de 2400 emplois…
Selon lui, Data4 l’a emporté grâce à son projet de campus de data centers, comportant des activités de recherche et de formation. La « task force » réunissant les collectivités locales et l’État a également été séduite par la promesse de créer 2400 emplois permanents sur le site, à savoir des employés directs de Data4 et des emplois indirects issus des entreprises clientes, locataires du data center.
« Est‐ce qu’on sera à 2000 emplois ? Est‐ce qu’on sera à 2500 ? On n’en sait rien. On verra à la fin »
Interrogé sur les doutes qui entourent souvent les promesses d’emplois des data centers, comme en Seine‐Saint‐Denis, Aymeric Robin estime dans un premier temps que les prévisions de Data4 sont « consolidées ». « Elles s’appuient, explique‐t‐il, sur un référentiel et des expériences qu’ils ont observés ailleurs [sur un de leurs data centers de 250 mégawatts à Marcoussis (Essonne), ndlr] ». Mais il finit par reconnaître qu’il s’agit de « projections » à prendre « avec beaucoup de précautions ». « Est‐ce qu’on sera à 2000 ? Est‐ce qu’on sera à 2500 ? On n’en sait rien. On verra à la fin », conclut-il.
Dans une étude publiée en décembre 2025 par le think tank Paris Ile‐de‐France capitale économique, son collègue Olivier Thomas, maire de Marcoussis, affirme que « les data centers créent peu d’emplois directs ». On y apprend par ailleurs que Data4 estime à 1000 le nombre d’emplois sur deux de ses sites installés sur la commune, « dont 15 % d’emplois directs, 44 % de prestataires et 41 % d’emplois chez les clients ». « Autrement dit, poursuit l’étude, 7 emploi temps plein par mégawatt d’IT opérationnel. Cela reste faible au regard de l’énergie et du foncier consommé. »
La consommation d’eau de 40 logements ?
Data4 a également été le candidat qui garantissait le moins de consommation d’eau, selon Aymeric Robin. Il affirme que les technologies de puces ont beaucoup évolué depuis 10 ans, qu’elles chauffent moins, et que le système de circuit fermé qui sera mis en œuvre à Escaudain« permettra d’utiliser l’eau a minima ». « On est sur une consommation d’environ 2000 mètres cubes par an, affirme‐t‐il. C’est l’équivalent d’un immeuble de 40 logements. » De plus, poursuit-il, Data4 n’a formulé aucune condition en termes de fourniture d’eau, contrairement au groupe Lesaffre, spécialiste de la fermentation, installé récemment à proximité.
Il se félicite par ailleurs que Data4 « fasse cadeau de la chaleur fatale » émanant du data center afin qu’elle soit réinjectée dans le réseau urbain. Fort de son expérience, le maire de Marcoussis appelle toutefois à la prudence car, selon lui, « la connexion d’un data center au réseau de chauffage urbain n’est pas toujours adaptée aux situations locales. Mon conseil : envisager d’autres usages de la chaleur fatale. »
Un pactole de 75 millions d’euros
Si le prix de la vente du terrain n’a pas été le critère déterminant, l’opération s’avère toutefois particulièrement fructueuse pour les collectivités locales. Data4 aurait fait une offre à 200 euros le mètre carré pour des terrains vendus habituellement autour de 30 à 40 euros le mètre carré, selon
Aymeric Robin. Sachant que la ZAC s’étend sur 32 hectares, le pactole prévu pour la communauté d’agglomération s’élève à 75 millions d’euros.
A cela s’ajoutera plus tard la taxe sur le foncier bâti pour la commune d’Escaudain et de la fiscalité économique locale pour la communauté d’agglomération. Mais impossible pour l’instant d’avancer la moindre estimation de cette future manne fiscale, dans l’attente d’une étude demandée aux services fiscaux. Mais là encore, le maire de Marcoussis tend à modérer l’optimisme. « Les retombées fiscales des data centers sont faibles, observe‐t‐il. Car ces infrastructures sont largement sous‐taxées. »
Il faut dire qu’à Marcoussis, les data centers de Data4 se sont installés sur l’ancien site d’Alcatel, fermé en 2018 et qui employait 4000 personnes. La comparaison n’est sans doute pas à leur avantage. A Escaudain, Data4 va prendre possession d’une friche abandonnée par Usinor il y a 40 ans. Le retour d’une activité industrielle ne peut avoir que des retombées économiques positives, même si elles devaient s’avérer plus limitées qu’espérées…
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