
IPR : Inspecteur Pédagogique Régional
Strasbourg, le
Bonjour M. X
Je vous remercie pour l’attention que vous m’exprimez dans votre message du 26 mai, faisant suite au mien adressé au Bureau des examens.
Vous m’écrivez que « La correction sur papier n’est évidemment plus possible » et que « La correction dématérialisée s’effectue sans difficulté », me proposant votre accompagnement si je rencontrais une difficulté. Je vous en remercie, mais il ne s’agit pas d’une question de compétence. Il importe donc que j’explicite les motifs de la clause de conscience, que j’avais indiquée en écrivant succinctement que je ne souhaitais « vraiment pas corriger de copies via écran et via toute l’infrastructure que cela induit ».
Contexte
Il se trouve que le jour où vous m’avez écrit, mille records de température sont battus à travers le territoire national. Météo France annonce « la journée la plus chaude jamais connue en mai ». Nos régions atlantiques, si longtemps décrites comme caractérisées par leur « climat tempéré », et pourtant si récemment éprouvées par des inondations inédites, sont cette fois les plus en pointe au sein du plus précoce épisode de dôme de chaleur jamais enregistré.
Nous avons pu lire, juste avant cet épisode, le nouveau rapport Copernicus, confirmant que « l’Europe se réchauffe plus vite que les autres régions du monde », et que l’aggravation de la situation concerne « au moins 95% du territoire européen ». Tous les clignotants virent à l’écarlate et pourtant, l’inertie prime.
Cela fait maintenant plusieurs années qu’une équipe internationale composée de centaines de chercheurs lance « l’avertissement des scientifiques du monde entier adressé à l’humanité » (BioScience, 24/10/2023) : « la vie sur Terre est en état de siège ». Ces derniers appellent à des mesures d’urgence, qui satisfassent en priorité les besoins essentiels de l’humanité. De façon identique, les Sociétés Savantes d’Écologie et d’Évolution appellent à « agir urgemment pour limiter le changement climatique et inverser la perte de biodiversité » : « face aux preuves écrasantes de la dégradation des conditions climatiques et de la trame vivante dont nous dépendons », ces scientifiques insistent « pour que les connaissances accumulées par la recherche (…) soient traduites en mesures d’une ampleur sans précédent ». Ils ajoutent que cet effort « demande la collaboration et la participation de tous » ; que « rien n’adviendra sans pression citoyenne et sans une mobilisation intense, réfléchie et continue ».
Enfin, selon WWF France, le « Jour du Dépassement » a été atteint cette année en France dès le 24 avril. Nous vivons alors à crédit écologique à peine atteint le tiers de l’année.
Relation entre ce contexte et l’exercice du service public d’éducation
Le système numérique de correction du Baccalauréat, instauré à partir de 2019, appartient comme d’autres pans du projet de numérisation de l’Éducation Nationale, à la catégorie des aberrations écologiques. Pas l’ombre d’une « dématérialisation », pas plus que n’existe de « cloud », mais une multimatérialisation : la numérisation des copies, leur consultation pour correction en ligne, le stockage des données qu’il engendre, sans oublier les coûts dramatiquement élevés de la fabrication et du renouvellement accéléré du matériel, sont autant d’opérations qui participent à l’aggravation du gâchis d’énergie, de matières premières et d’eau ; elles contribuent à augmenter nos émissions de CO2. Il s’agit d’une addition d’opérations énergivores et prédatrices sur les ressources. À défaut de chiffres officiels, d’aucuns ont pu estimer que le traitement des écrits du baccalauréat représenterait, pour une génération de bacheliers, quelque 36 millions de pages numérisées et plus de 4 millions d’heures de connexion pour les correcteurs. Il est permis de penser une telle opération comme totalement hors-sol, tant elle échappe à la compréhension de la nécessité absolue de la sobriété numérique. Le système éducatif en France concerne 16 millions d’élèves et étudiants, plus d’1,2 million de personnels : l’impact écologique de la numérisation de l’enseignement s’assimile bel et bien, par sa masse, à un impact industriel.
Injonction contradictoire
Imagine-t-on l’Éducation Nationale forçant élèves et personnels à surconsommer de l’avion, du Nutella, de la cocaïne ou de la fast fashion, tout en éduquant aux conséquences de ces excès ? Qu’en est-il lorsqu’elle les force à surconsommer du numérique, avec les conséquences désastreuses qui sont toutes documentées ? Il n’est qu’à voir jusqu’à l’Avis sur la contribution du numérique à la transmission des savoirs et à l’amélioration des pratiques pédagogiques (juin 2022) rendu par le CONSEIL SUPERIEUR DES PROGRAMMES : lui-même recommande d’ « éviter les injonctions contradictoires de l’institution ».
D’une part, les enseignants doivent sensibiliser leurs élèves à la protection de l’environnement, les engager dans la voie du prétendu « développement durable », leur apprendre les éco-gestes pour « sauver la planète », ou encore s’inscrire dans des démarches de labellisations type E3D. Et en même temps, il leur faut plonger et avec eux plonger encore davantage les jeunes générations dans la manipulation incessante de prothèses industrielles dont l’usage ne se justifie la plupart du temps que par le prétexte de l’ « adaptation ». Ainsi, les enseignants, que leur métier et leur fonction conduisent par devoir et conscience à s’informer, sont menés tout droit dans la dissonance cognitive (et comment n’y conduiraient-il pas leurs élèves ?).
Autres motifs de défiance : où est passé le principe de précaution ?
J’ai tenu à insister ici sur l’impact écologique. Mais on peut mettre en cause la correction numérisée des copies sous d’autres angles. Elle présente ou représente en effet tout à la fois :
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La standardisation et l’automatisation des tâches, qui transforment les enseignants en outils et les font basculer du côté des êtres superflus.
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Des tâches abrutissantes et néfastes à la santé (correction fastidieuse, inconfort, renoncements pédagogiques, sédentarité accrue, nervosité, migraines, troubles du sommeil, troubles oculaires, TMS).
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Des risques évidents de captation du service public d’enseignement par de colossaux intérêts étrangers et privés (dont la question de la sécurité des données, celle de l’exploitation des données : il n’est plus une semaine aujourd’hui sans cyber-attaque des services publics, d’éducation comme hospitaliers, vu la manne qu’ils peuvent représenter en termes de data). La numérisation de pans entiers de l’éducation conduit vers « l’appropriation du bien public par des entreprises, pour qui l’aliénation du travail des élèves et des enseignants ne représente pas plus qu’une matière première dans le processus d’industrialisation et de commercialisation du savoir » (Nicolas Faure). On peut, là encore, rappeler l’une des nombreuses recommandations du Conseil Supérieur des Programmes : celle de « ne pas considérer l’Éducation nationale comme un marché ouvert aux stratégies commerciales des acteurs commerciaux et notamment des géants du numérique ».
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La tentation managériale de la surveillance généralisée et du contrôle social (contrôle accru -et de moins en moins transparent- du travail et de la productivité des enseignants, application de procédures d’harmonisation automatisées intrusives –telle que celle de modification des notes en masse sans consultation ni même information des correcteurs-…).
Par conséquent, je ne corrigerai pas de copies numérisées. En revanche, conscient des missions qui m’incombent, je peux :
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Corriger un lot de copies sur papier.
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Ou bien je peux faire passer les oraux (pour lesquels je n’ai d’ailleurs jamais été convoqué alors que je dois y préparer mes élèves…).
Au-delà de la session d’examen, la clause de conscience que je fais valoir devrait à mon sens venir nourrir la réflexion de fond sur les impacts écologiques, pédagogiques, humains et sociétaux de la numérisation de pans entiers de l’Éducation Nationale. Notre métier, c’est d’apprendre, de réfléchir, de transmettre, de faire réfléchir. Et, si l’on évoque beaucoup la « santé mentale » des jeunes, on peut faire l’hypothèse que la somme de nos inactions et que la folle inertie du système ont sans doute des effets plus destructeurs et démobilisateurs que le constat lucide de la situation. Positivement : la prise de recul face à une situation perverse qui génère une dissonance cognitive, fait partie intégrante des missions d’une éducation publique qui se donne comme seule fin l’émancipation intellectuelle et le bien-être des élèves.
J-Luc Quilling
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Ce courrier a été transmis par Jean-Luc, avec l’avant propos suivant :
« Je vous communique ci-joint le courrier que j’ai transmis à mon IPR pour détailler mon refus irrévocable de corriger des copies de bac sur écran.
Je le communique car il contient un argumentaire, qui éventuellement pourra donner à savoir, réfléchir, ou inspirer.
Aux destinataires non enseignants : cela peut être informatif, ou encore inspirer dans d’autres domaines et champs.
Si cela vous intéressait : je suis en attente des réactions suivantes de la hiérarchie à ma démarche.
Merci pour votre attention.
N’hésitez pas si vous avez des questions. Et à diffuser si le sujet vous motive ou vous émotionne. »
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Commentaire reçu
Je suppose qu’il recevra une réponse digne d’une réponse d’élu … ou de ministre. Sachant que cette réponse a, maintenant, de grandes chances d’avoir été rédigée par une IA
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Commentaire reçu de Jean-Luc
« Merci infiniment pour le message, et ACCAD, vu, je retiens. Bravo !
Ma missive, objectivement, ce n’est rien (lorsqu’on pense et parfois qu’on pense sans arrêt aux guerres, massacres et tortures en cours), et pourtant je sens dans les réactions, amies comme adverses, combien nous sommes sans doute tous corsetés, comme si une membrane s’indurait dans nos cerveaux (ou dans nos cœurs ?), nous coupant entre les hémisphères et les neurones, nous amenant à croire que nous n’avons prise sur rien, et que plus rien ne peut être remis en cause. Des « tortures en papier de ministère » (Kafka) aux tortures et exécutions bien réelles, il y a pourtant continuité : celle de la réduction à l’anéantissement de l’idée de la valeur humaine, de la pensée humaine, de l’espérance humaine.
La Direction des Examens et Concours a botté en touche, m’a prévenu simplement que c’est l’inspection qui me contacterait ; mais la communication inspectorale se fait attendre, alors que les dates du bac approchent ; en revanche, c’est mon proviseur qui m’a convoqué pour un entretien ce soir (alors qu’il n’est a priori pas fondé pour intervenir sur le sujet).
Rien n’est dit clairement. Mais il s’agit d’un coup de pression, où il apparaît que ce que j’ai écrit n’entre pas et n’a pas à entrer en ligne de compte : il s’agirait de mes valeurs propres, et il n’y a aucun jugement posé sur elles. Du fond, il n’est pas question, et ne doit pas être question. Le proviseur joue (c’est dur à transcrire car encore une fois rien n’est jamais dit très clairement) à me suggérer que je fais un caprice, que ce n’est pas raisonnable, qu’il n’y a aucun espoir, que non il n’est pas en service commandé, que non en effet il n’est pas la DEC, mais qu’il avait espoir de me ramener tout de même dans le droit chemin, que jamais il n’a vu quelque chose d’aussi … (?), que je refuse ma mission, que je n’ai pas à refuser une mission, que j’ai signé pour ma mission, que personne d’autre n’a des idées aussi incongrues, il m’a dit au début qu’il a lu ma lettre (transmise à lui par l’inspection et/ou la DEC), mais parle absolument comme s’il n’en avait rien lu ni rien retenu, et m’informe que dorénavant j’aurais sans doute affaire à l’inspection, que lui il voulait et devait m’exhorter parce qu’il travaille avec moi, et que c’est “dommage”, et bli et bla. Je lui réponds que ce que j’ai écrit est assez clair, qu’il ne s’agit ni de posture, ni de plaisanterie, ni de temps à perdre, et que je ne reviendrai pas dessus. Et qu’on pourrait considérer tout aussi bien “dommage” que l’institution à ses différents échelons ne prenne conscience ni des enjeux ni des possibles.
Alors, pas de menace ouverte, mais voilée oui, et surtout une technique de disqualification, d’isolement et d’effacement total du fond. Dans ces conditions, je vais voir ce qui suit, et quand, de l’inspection, mais ça sent un peu le procès en sorcellerie.
Sur cette suite, tous les avis, commentaires et soutiens sont bons à prendre. Il se peut que l’institution engage une procédure. Laquelle, je sais pas. On va voir. »
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Commentaire reçu
Les pouvoirs publics se servent des outils numériques – de l’IA en particulier – pour imposer toujours plus de contraintes à la population. Certes, nous n’en sommes pas au système chinois du « crédit social » ni à l’application Max, qui permet aux services de sécurité russes d’accéder à toutes les données des personnes qui l’utilisent. Mais nous en prenons le chemin.
Voici quelques exemples du contrôle exercé par les autorités sur nos concitoyen.nes.
Un chauffeur de minibus m’a montré en faisant la grimace la tablette flambant neuve dont son véhicule était équipé : l’objectif du dispositif est de permettre à la direction de la société pour laquelle il travaille de savoir à tout moment où il se trouve, surtout lors de sa pause obligatoire – une loi impose aux employé.es de s’interrompre pendant trente minutes après avoir conduit plusieurs heures d’affilée, même si le fait de s’arrêter exactement à 10 heures du matin, par exemple, ne leur convient pas du tout et ne leur permet nullement de se reposer.
A partir de septembre, de nombreux corps de métiers n’auront d’autre choix que d’adopter la facturation numérique. Un peintre en bâtiment m’a expliqué qu’en outre, il leur faudrait acquérir à leurs frais le matériel nécessaire ! Plusieurs de ses collègues envisagent de cesser leur activité plus tôt que prévu du fait de cette nouvelle obligation.
Depuis quelques années, on fait pression sur les enseignant.es pour corriger des copies de bac numérisées sans que cette orientation ait fait l’objet du moindre débat.
Or, toutes ces mesures sont prises en un temps où l’on nous explique que la sobriété numérique est indispensable si l’on veut limiter le dérèglement climatique…
Pour aller plus loin, le site
https://share.google/i9zVZ8oFh77udq395
est une mine d’informations précieuses.