La solution face à l’intelligence artificielle ?

Des ateliers d’écriture créative pour apprendre à penser

Les enfants lisent moins et peinent à formuler leur pensée, l’intelligence artificielle propose de tout faire à leur place… Et si leur transmettre le plaisir d’écrire par le biais d’ateliers créatifs était la solution ?

«C’est vrai, franchement, à quoi ça sert d’écrire ? » Dans un manifeste rédigé à quatre mains avec la journaliste Delphine Saubader, Nos enfants, l’urgence d’agir ! (1), Isabelle Carré fait mine de s’interroger, en écho à une brûlante actualité. Griffonner des idées, dérouler une histoire, retranscrire ce qu’on a dans la tête… À quoi peut-il encore servir, en 2026, d’aligner non seulement des mots, mais surtout ses pensées sur le papier ? Alors que ChatGPT « accouche d’un devoir de philo en dix secondes » ou que le réseau social d’Elon Musk limite la taille des messages à deux cent quatre-vingts caractères, savoir manier la phrase et ses subtilités paraît décidément dépassé. Voilà pourtant trois ans que l’actrice alerte l’Éducation nationale, à coups de tribunes dans la presse, sur cette perte de compétence qu’elle estime fort dommageable pour la jeunesse. Trois ans que, soutenue par un vaste collectif d’écrivains, d’artistes, d’universitaires et de professionnels de l’éducation, elle appelle à un changement de cap dans les salles de classe, soumises au rouleau compresseur des évaluations permanentes. Plus qu’un simple « coup de gueule », son livre se veut une « sortie de secours » : moins de dictées — devenues un totem —, plus d’expression libre.

Et si la solution tenait en deux mots : « écriture créative » (ou creative writing, concept cher aux Anglo-Saxons) ? Longtemps, cette approche s’est faite discrète à l’école, trop souvent confondue avec la classique rédaction, dont le sujet est pourtant plus normé et le but bien distinct. Dans un cas, il s’agit de produire un texte certes inventif, mais conforme aux attendus scolaires. Dans l’autre, c’est le processus qui compte : imaginer à tâtons une langue à soi, prendre du plaisir à expérimenter, se mettre dans la posture de l’écrivain. Une démarche sous forme d’ateliers d’écriture qui a le vent en poupe depuis quelque temps, portée par l’essor des masters de création littéraire à l’université et la montée en puissance des recherches en didactique sur ces questions, qui essaiment à l’école primaire et dans le secondaire. Au point que l’institution elle-même s’éveille à cette démarche : dans sa circulaire de rentrée 2026, le ministre de l’Éducation, Édouard Geffray, ouvre ainsi une brèche, en invitant les enseignants du premier degré à cultiver « l’écriture d’invention » à côté de la « traditionnelle dictée ». À quoi s’ajoutent les nouveaux programmes lancés l’an passé pour l’école primaire et le collège, qui intègrent clairement la notion de « projets d’écriture artistique et créative ». Lesquels doivent se tenir « dans un dialogue entre lecture et écriture, afin de développer le plaisir d’écrire et de lire de l’élève, valoriser sa créativité et enrichir son appréhension des textes ».

Preuve de ce nouvel élan, le lancement cette année des Petits champions de l’écriture, en lien avec les Petits champions de la lecture, après une édition pilote auprès de plusieurs classes de l’Eure. Autre signal : l’existence de « classes écritures » dans l’académie de Normandie, sur le modèle des classes à horaires aménagés, pour la musique, la danse ou le théâtre. Cette expérimentation unique en France, inaugurée au collège Jean-Moulin de Caen à la rentrée 2019, puis déployée dans d’autres établissements de la région, propose à des écoliers et collégiens de s’essayer à l’écriture créative auprès d’auteurs et d’autrices de renom.

À côté de ces CHAÉ (classes à horaires aménagés écritures), nombre d’enseignants se lancent sans filet. « On sent monter chez les profs un mouvement de ras-le-bol, ou du moins un vrai questionnement sur la manière dont l’écriture est pratiquée en classe », constate Blandine Longhi, maîtresse de conférences à l’Inspé de Paris. La recherche collaborative qu’elle mène actuellement sur l’écriture littéraire en classe confirme l’envie de sortir du carcan : « Les enseignants ont la volonté de s’émanciper des écrits très normés comme la rédaction ou la dissertation, qui ne satisfont personne, et de s’emparer de modalités plus créatives pour créer une appétence chez leurs élèves qu’ils ont souvent du mal à susciter », avance-t-elle.

Mais pourquoi précisément maintenant ? Pour bien des observateurs, l’engouement manifesté en ce moment est le signe d’un sentiment d’urgence. À l’ère des intelligences artificielles génératives, défendre l’écriture créative fait figure de contre-offensive. « Alors que ChatGPT peut créer des textes de toutes pièces à notre place, il est plus que jamais essentiel que les élèves retrouvent le plaisir d’écrire et engagent leur subjectivité dans ce processus. Mettre l’écriture créative au centre de l’enseignement est l’idée la plus judicieuse qui soit », plaide la neuropsychologue Sylvie Chokron, autrice d’un livre intitulé Dans le cerveau de… (2). Laquelle ne tarit pas d’éloges sur cette pratique qui, à l’en croire, regorge de vertus : « Quand l’élève est engagé dans une tâche d’écriture créative, il active quasiment toutes les régions de son cerveau, celle du langage, de la mémoire, de l’imagination, du jugement critique, de la projection dans le futur, de l’empathie… », détaille celle-ci.

Une pratique répandue dans les années 1970

Pour Anne-Marie Petitjean, professeure de littérature française et création littéraire à l’université de Cergy, c’est aussi une réponse aux mésusages de l’IA. Invitée cet automne à la Villa Albertine, en Floride, pour parler de l’utilité de l’écriture créative face à la force de frappe de Perplexity, Claude ou Mistral, elle déclare : « L’intelligence artificielle oblige à se demander pourquoi on écrit. Autrement dit, à se poser la question du sens existentiel que l’on met dans cet acte, qui ne consiste pas juste à rédiger un texte bien construit selon des normes scolaires. » Une réflexion nourrie par cette remarque d’un élève : « L’IA pourra faire des textes meilleurs que les miens, mais elle ne pourra jamais faire l’expérience que j’ai eue de les composer. »

Bien dit, mais quid du déclic ? Car encore faut-il avoir envie d’écrire par soi-même. Et là encore, ça tombe bien : plus un exercice a de sens, plus il est motivant. Écrire un poème, une histoire inventée ou personnelle « permet de mobiliser les enfants, de leur donner le goût d’écrire, qui va de pair avec celui de la lecture », témoigne, par exemple, Valérie Blondel, formatrice et autrice d’un livre intitulé Mon journal d’écriture créative (éd. Eyrolles). Cette capacité à susciter du désir est même l’un des bienfaits les mieux documentés de cette approche, selon Anne-Marie Petitjean : « Les conclusions des recherches en didactique sont concordantes sur la motivation de l’élève, son engagement personnel, le fait que cette tâche exigeante ait du sens pour lui », affirme-t-elle.

Reste que sous ses airs de nouveauté, l’écriture créative a une histoire ancienne. Au début du XXe siècle, le pédagogue Célestin Freinet faisait déjà des « textes libres » un pilier de son enseignement. Nourris de souvenirs, d’événements ou de réflexions personnelles, ces écrits alimentaient les journaux scolaires et les correspondances entre écoles. Puis est venu l’âge d’or de cette pratique créative, dans les années 1970, qui ont vu fleurir dans les établissements scolaires quantité d’expériences inspirées des ateliers mis en place par l’écrivaine Élisabeth Bing, enseignante au sein d’un institut médico-pédagogique de la Drôme. Mais aussi de la vision plus politique de deux membres du Groupe français d’éducation nouvelle (GFEN), Odette et Michel Neumayer, qui avaient pour ambition de démocratiser l’écriture, afin d’en faire un « bien partagé ». « Il s’agissait de lever les inhibitions, en enrayant la peur de commettre des erreurs et de recevoir une mauvaise évaluation, pour ramener vers l’écrit des publics loin de la culture livresque. L’obsession de l’époque, c’était le déblocage face à la page blanche », rembobine Anne-Marie Petitjean.

Juguler cette hantise de la faute et des notes est alors la priorité, la correction linguistique passe après. « À la fin des années 1960, on a vu émerger une vision idéaliste de l’enseignement qui insistait sur la créativité. Dans cette période du plein-emploi et de Mai 68, on pensait utile de se libérer des carcans de l’école traditionnelle, qui mettait en place essentiellement des dictées et autres travaux très contraignants », rappelle Michel Fayol, professeur émérite en psychologie du développement. Mais, en 1989, un rapport du recteur Michel Migeon pointe les fragilités des élèves en lecture et à l’écrit aux niveaux grammatical et orthographique, de sorte que la maîtrise de la langue s’impose à nouveau comme une priorité de la politique éducative. « Le constat restitué par le recteur Migeon s’est accompagné d’un retour aux fondamentaux “lire, écrire, compter”. »

Ironie de l’histoire, l’écriture créative est parfois présentée aujourd’hui comme un remède à la baisse de niveau en français depuis plusieurs décennies, attestée par les études de la Depp (direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance). Une baisse que les dictées et autres bonnes vieilles méthodes n’ont manifestement pas suffi à enrayer… C’est donc revêtus d’habits neufs que les ateliers d’écriture reviennent sur le devant de la scène : « Dans les années 1970, le mot d’ordre des animateurs était clair : il ne fallait surtout pas s’occuper de l’orthographe. Maintenant, l’écriture créative est au contraire devenue un entraînement artistique dont le médium principal est la langue. L’objectif est d’aller le plus loin possible vers une expression exigeante, juste, fine. Dans cette perspective, l’orthographe et la grammaire sont conçues comme un support de création », analyse Anne-Marie Petitjean. Décidément, entre l’imagination au pouvoir et l’exigence scolaire, c’en est fini des oppositions stériles.

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(1) Nos enfants, l’urgence d’agir  ! Manifeste pour l’écriture, d’Isabelle Carré et Delphine Saubaber, éd. Robert Laffont, 160 pages, 15,90  €.

(2) Dans le cerveau de…,  de Sylvie Chokron, éd. Presses de la cité, 288 p., 20,90  €.

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 telerama