
Ils sont là, tous réunis autour de la table du studio de CNBC
Les gros, les grands, les qui comptent – les boss. Du live, du bandeau, de la breaking news : tout l’orchestre. Bref de l’actualité exceptionnelle, quasiment l’histoire en train de se faire « sur notre plateau » ce 10 août 2026. On les appellera par leurs raisons sociales : Nvidia, Goldman Sachs, Blackstone, BlackRock, Apollo, KKR. Les autres – les souriceaux –, ont été priés de rester à la maison. Open AI, Anthropic : des Mickeys. Mais Google, Microsoft, Oracle, Amazon ? Mickeys aussi – maison. À quoi se ramène le club des gros ? Au grossium des puces, et à la crème de la finance – entre les deux : rien. Vérité de l’économie « IA ».
On assiste en direct à une opération dont la nature véritable est à révélation différée. Motif officiel de l’antenne chamboulée : le méga-deal, 500 milliards de dollars, annoncé dans l’après-midi. Sans précédent. Ça n’est pas simple de ne pas perdre la boule avec les trillions qui volent en tous sens – en gros il faut être versé soit dans l’astrophysique soit, désormais, dans la finance IA pour ne pas se perdre dans les ordres de grandeur, astronomiques dans les deux cas. Le dernier coup de massue numérique était venu avec un tour de table d’OpenAI à 122 milliards de dollars. Dans les choux. Le board informel de l’IA réuni sur le plateau de CNBC monte une super plateforme de financement dimensionnée pour mobiliser 500 milliards, donc, à destination des acteurs de l’IA – les Mickeys. On a beau avoir l’habitude, on en reste un peu soufflé.
Heureusement, il y a les contrarians, les malintentionnés, les schadenfreudistes, et leur méticulosité intéressée pour y aller voir de plus près et lire les petites lignes. La soirée est en cours et Ed Zitron s’égosille déjà sur le réseau X : « C’est un putain de MOU ». MOU : Memorandum Of Understanding. Et en effet : on lit le communiqué de presse officiel sur le site de Nvidia : « Memorandums of understanding signed with six of the world’s premier financial institutions … ». Qu’est-ce qu’un MOU ? Une déclaration d’intention. C’est-à-dire : du flan. Zitron rappelle le dernier roulement de tambour de Nvidia dans le genre : 100 milliards de dollars pour OpenAI. C’était déjà un MOU – de ce qu’il promettait, on n’a jamais vu la couleur.
L’optique change d’un coup. Le cinéma du club des gros prend de tout autres airs : des airs de cinéma, précisément. On n’est pas dans le plan d’investissement : on est dans le plan de com. Et même : dans la psy op. Mais pourquoi faut-il « com » et « psy-oper », et surtout comme ça : en balançant 500 milliards en travers de la table du studio de CNBC ? Il faut se rendre à l’évidence : parce que le moral faiblit. La croyance IA, mieux que la dialectique, allait casser les briques, et la voilà qui flanche. Il y a des médisants et des malfaisants, qui trouvent à redire. Jusqu’ici ils étaient une anomalie sans conséquence, voilà qu’on les écoute, qu’on y ajoute foi même. Et le doute commence à s’insinuer : tout ceci – ces trillions en tous sens –, est-ce bien raisonnable ? C’est la question qui ne doit pas être posée. La trajectoire financière de l’IA est tellement folle, hors-norme, sans précédent, qu’elle demande une croyance au carbure de tungstène pour se soutenir. Un fléchissement et ce peut être l’effondrement. Or, ça fléchit. Et « psy-oper » pour resserrer tous les boulons devient une urgence. Alors on « psy-ope » sur CNBC, et on n’y va pas avec le dos de la pelle : que du super-lourd. Lourd par le poids financier, par conséquent, et c’est aussi important, par le poids symbolique. Dans une psy op, il faut jeter du grand capital symbolique, frapper les esprits, fouetter les ardeurs. Dans la finance, on fouette avec du nombre. Cinq cents milliards, c’est du nombre. À 500 milliards, prononcés par Nvidia en personne, qui ne serait pas fouetté ? Toute l’opération est montée pour certifier que tout-va-bien – la preuve : on augmente les mises.
Comme on sait, les opérations montées pour certifier que tout-va-bien sont des opérations qui n’en finissent plus de trahir que tout va mal. À plus forte raison quand on s’aperçoit qu’en fait de bois, elles envoient du toc – du MOU. Et, en effet, tout ne va pas bien. Il faut prêter attention à la période, on en voit rarement d’intérêt documentaire aussi haut – accessoirement, elle est d’une dangerosité exceptionnelle. Ici nous voyons le grand retournement se produire en temps réel. Celui que toute l’opération Méga-deal/CNBC tente désespérément de conjurer. On le reconnait à ses signes caractéristiques : exaspération de la fuite en avant (500 milliards), inventivité frénétique pour dépasser les impasses évidentes, retour à l’identique des procédés de l’époque subprime. Ça n’est plus un tableau, c’est l’œuvre au noir.
Le mur arrive (l’IA comme les subprimes)
Admettons qu’il y a de quoi se faire un peu de mouron. Anthropic a promis 330 milliards de commande à Google, AWS et Microsoft d’ici 2029, OpenAI 852 milliards, dont 770 pour AWS, CoreWeave, Cerebras, Oracle et Microsoft à fin 2030 . Au total, les hyperscalaires ont engrangé pour 2,1 trillions de dollars – mais de quoi ? De chiffre d’affaires ? Non : de promesses – on dit commitments. La question est donc la suivante : est-il permis d’espérer que ces commandes promises se convertiront comme elles se doivent en commandes honorées ? On se la pose, et plutôt deux fois qu’une, au moment où il apparaît que la moitié des 2,1 trillions espérés repose sur les seuls OpenAI et Anthropic . Aurions-nous affaire à des géants constitués, on s’inquièterait sans doute, mais modérément. Malheur : ça n’est pas tout à fait le cas. OpenAI a clôturé son exercice 2025 avec 13 milliards de chiffre d’affaires et 20 milliards de pertes – ou 39 milliards, c’est selon. Anthropic affiche 4 milliards de chiffre d’affaires pour le même exercice, et des pertes que les uns estiment à 4 milliards, les autres à… 42 milliards. Tout ceci est d’une affolante transparence, notamment du fait que, ces entreprises n’étant pas cotées en Bourse, elles ne sont tenues à aucune publicité de leurs informations financières, que les observateurs extérieurs reconstituent comme ils peuvent – sans qu’on puisse dire que ces contorsions forcées aident à dissiper les doutes.
Et voilà que les commitments, qu’on appelle aussi des IOU (pour I Owe You), signés par ces deux-là arrivent à échéance. Toutes ces promesses de commandes ont été formalisées dans les termes de contrats qu’on nomme take-or-pay, qui signifie que l’acheteur s’engage à payer même si à l’échéance du contrat il découvre qu’il préférerait renoncer à cette transaction car ses propres conditions de marché rendent inutile qu’il se procure (take) la marchandise (en l’occurrence du temps de calcul dans un data center opéré par un hyperscalaire).
Il faut entrer dans le détail analytique de cette affaire de commitments et de take-or-pay pour mesurer la vitesse avec laquelle le mur est en train d’arriver – le mur du reset. On doit au site Groundbreaker d’en avoir donné la représentation la plus claire et la plus tranchante, en soulignant l’analogie formelle, mais frappante, entre la dynamique de la crise des subprimes et celle de l’IA . Toute l’« économie » (le business model…) des subprimes reposait sur la clause de « reset » : on « endettait » de pauvres gens, en réalité incapables de porter un crédit immobilier, appâtés par un taux « d’appel » très faible, qui revenait brutalement à ses niveaux de croisière – beaucoup plus élevés – au bout de deux ans, et pour les vingt-huit années suivantes. On parlait de 2/28 pour résumer en une formule le principe du reset. Deux cas de figure se présentaient : ceux qui avaient lu les petites lignes et ceux qui ne les avaient pas lues. Ceux qui ne les avaient pas lues se mangeaient le mur du reset sans crier gare au bout des deux ans, sans comprendre pourquoi leurs paiements d’intérêt étaient d’un coup multipliés par 4 ou 5 – se trouvant évidemment hors d’état d’y faire face : faillite personnelle, maison saisie, expulsion. Et puis les finauds – ceux qui « les » avaient lues : eux comptaient bien se tirer des flûtes avant que le reset ne frappe et empruntaient à des fins purement spéculatives, comptant bien sur la hausse continue des prix de l’immobilier, soit : revendre et faire la culbute avant que ne frappe le reset, éventuellement recommencer. Las, tout finauds qu’ils étaient, le retournement du marché immobilier vint les prendre à contrepied pour les jeter à la faillite tout de même.
À sa manière, l’IA renoue avec ce même schème. Ici le reset s’appelle commencement (en anglais de finance même). Des promesses de commande, donc, ont été signées sous le régime du take-or-pay. Et, comme pour les subprimes, on signe tout de suite et on paiera plus tard, quand ça « commencera ». Pour l’heure, on fait la fête : les labs annoncent des vitesses de cash burning dont on fait les légendes, les hyperscalaires annoncent des perspectives de chiffre d’affaires sensationnelles – mais l’opinion financière enlève le mot « perspective » et préfère regarder tout ça comme si c’était du chiffre d’affaire effectif. Un data center met deux à trois ans pour sortir de terre – autant pour faire durer l’euphorie. C’est alors que le mur — l’autre mur — sort à son tour, et tout d’un coup : le mur du reset. Car maintenant les commitments arrivent à échéance, et ce sera take-or-pay.
Voilà ce qu’on nomme le commencement. On était dans les nuages et l’ébriété des déclarations fracassantes, vient le moment de joindre le geste (coûteux) à la parole. Usage, pas usage, on ne veut rien savoir, ça a été signé, maintenant ça doit être payé. L’image du mur est très adéquate car, comme le souligne Groundbreaker, les obligations de payer ne montent pas graduellement mais par tranches – par marches d’escalier, chacune d’une hauteur considérable. Voyons : en 2025 et 2026, les labs ont eu à débourser respectivement 46 et 131 milliards de dollars. Le reset tape en 2027 : 412 milliards à sortir. 2028, deuxième marche : 440 milliards. Élaborant jusqu’au bout l’homologie formelle des subprimes et de l’IA, Groundbreaker en donne la caractérisation analytique la plus fine : « Le contrat (de compute) take-or-pay est l’innovation du présent cycle, de la même manière que le 2/28 fut celle du cycle précédent, et elle est apparue pour la même raison : rendre achetable un actif trop cher pour son acheteur destiné (…) Dans les deux cas, la solution consistait en un instrument qui casse le temps en deux – une phase bon marché qui permet de signer des deals, une phase coûteuse, mais suffisamment éloignée pour que le marché l’ignore ». Tout est dit. Commencement. Reset. Mur.
La collision s’annonce violente. Car les écarts entre les moyens économiques actuels des labs et les engagements de commandes auxquels ils ont souscrit sont à donner le vertige. Et c’est tout l’édifice financier de l’IA, ses altitudes à trillions, qui reposent sur ces deux nains financiers devenus méga-clients.
Le monde diplomatique