Falsification et totalitarisme

Les populations de la planète sont mises en demeure de se « numériser » sans retour

Elles sont sommées de s’appareiller avec le déferlement d’« outils de progrès » idôlatrés que l’industrie numérique multiplie au prix d’un écocide abyssal – et contraintes de jouer avec une IA qui déploie une technocratie prétendant supplanter le jugement par le calcul. Ariane Bilheran, philosophe et psychologue clinicienne, pose un diagnostic de situation sur cette pixellisation forcée des existences qui met une humanité « réduite à son utilité économique et à sa productivité cognitive » sous écrou dans une « gigantesque prison numérique ». Le débat sur l’IA s’annonce crucial tant pour les libertés que pour des infrastructures en surchauffe…

Depuis une génération, les flux de la vie se confondent insidieusement avec les flux numériques dans une automatisation intégrale et hallucinée des affaires humaines, accélérée par une « course à l’IA » écocidaire.

Ariane Bilheran (normalienne, ENS-Ulm) constate : « Nous entrons de plain-pied dans un monde où l’homme s’est créé un jumeau robot, et nourrit avec lui une relation spéculaire ».

La psychologue clinicienne et docteur en psychopathologie alerte sur le « faussariat », l’imposture que nous vivons par notre allégeance à la machinerie d’optimisation, en lui prêtant une « intelligence », selon une nouvelle dialectique du maître et de l’esclave nous précipitant vers une postdémocratie algorithmique sur le tempo d’une démentielle religion de l’emballement.

L’espèce nouvelle apparue sur Terre, l’Homo connecticus résolument hors sol, croit pouvoir tout exiger et tout de suite, d’un clic depuis son siège de spectateur de moins en moins assuré dans un monde sans assises. Parce qu’il « le vaut bien », le dit homo a consenti au tournant injonctif de la high tech, au fatalisme d’une toute-puissante nécessité du numérique et à la fable de sa « dématérialisation », c’est-à-dire d’annihilation de toute forme de réalité dans les circuits de silicium d’une systématique machinique : « Au lieu de nous forger nous-mêmes, ce à quoi s’applique toute sagesse, nous passons notre temps à forger des créatures spéculaires à l’extérieur de nous-mêmes ».

Autant dire que le présumé humain, décrété « adaptable » et « sacrifiable », a d’ores et déjà consenti à sa condition d’objet connecté piratable et jetable comme au contrôle planétaire de ses mouvements par une « infrastructure de gouvernance algorithmique » qui n’épargne aucun espace respirable. Jusqu’à une table rase du vivant par le projet transhumaniste voire « totalitarisme posthumaniste » ?

Celui-ci, précise Ariane Bilheran, « vise à s’affranchir des droits humains et de la finitude humaine, pour nous figer et nous contrôler de manière absolue en nous hybridant avec la machine et en piratant notre cerveau, dans un monde où le symbole, la conscience et la sagesse auront été évacués au profit du simple signal (action/réaction) ».

Si une certaine littérature hybride le foisonnant continent du factuel et celui du romanesque, le fantasme transhumaniste de fusion avec la machine fictionne et active une « perspective de destruction pure et simple de l’humanité ». Or, « quelles histoires nous racontons-nous à nous-mêmes ? » interrogent les Indiens Kogis de Colombie.

Déportés dans le virtuel

Précipitée dans l’ère d’une captation automatisée et massive des données personnelles, une humanité de plus en plus absente à ellemême et déportée, voire dissoute dans le virtuel, est confrontée à la « substitution algorithmique » de ce qui la fonde. La captation des flux physiologiques et psychologiques nourrit une économie de la donnée d’un « complexe numérico-industriel » qui instaure un hyper contrôle, avec ses « pass », qui ont « davantage pour fonction d’interdire de passer et de se mouvoir librement, que de permettre la circulation ».

La psychologue clinicienne s’étonne que cet asservissement consenti à un « réseau centralisé de surveillance numérique et de contrôle comportemental » ne mobilise plus guère d’éventuels « insoumis » pourtant prompts à une nébuleuse « éco-anxiété » dilapidant d’ultimes réserves de légitime indignation : « Quelle est donc cette maladie du contrôle qui s’est étendue à la planète entière, sans entraîner une révolte à la hauteur de la violation des droits humains qu’elle engendre ? »

Depuis le début du millénaire, « le quadrillage du monde, le contrôle du moindre mètre carré de la planète Terre par les satellites qui l’entourent relève d’une spatialisation totalitaire » – sans oublier le « contrôle idéologique de l’espèce informationnel ».

Ainsi, souligne Ariane Bilheran, « le fantasme totalitaire en est à sa pleine concrétisation, dans l’indifférence, l’ignorance ou la banalisation des populations ». Ce monde, « soumis à la grosse machine algorithmique (GMA) est un monde totalitaire, normopathique, voire normopathologique, (…) soutenu par la soumission fanatique des citoyens à la nouvelle déité ». Quelle haine de soi, de son essence propre révèle ce suicidaire désir machinique ?

Comment le présumé sapiens a-t-il pu acquiescer à cette technologisation des rapports humains par une machinerie ordonnatrice – jusqu’à « l’extorsion de la conscience humaine, son empêchement et son externalisation » avec les machines parlantes de l’IA ?

L’espèce présumée désormais plus calculable que pensante, asservie à ses propres artefacts, à un modèle économique qui « fait du principe de l’intermédiation et de la désincarnation des rapports entre les êtres l’un de ses principaux gisements de profits » (Éric Sadin) se complairait-elle dans l’adoration éperdue d’une déité-machine comme à son devenir inhumain, à sa consumation en résidu thermique de la machinerie d’optimisation ? Jusqu’alors, elle s’était bien soumise à sa mise en compétition avec la dite machinerie, à sa dévalorisation, son obsolescence et à sa dépossession. Irait-elle jusqu’à l’abdication de sa responsabilité de « penser » ?

Günther Anders (1902-1992) notait dans l’après-guerre que « ce ne sont plus les machines qui servent l’homme, mais l’homme, par un renversement ontologique, qui sert les machines : par le travail, la consommation, la maintenance ». Désormais, avec l’IA, « il la sert aussi en lui livrant des données sur lui-même » sans conscientiser le moins du monde qu’il est entré dans une « allégeance de type religieux » à la technique : « Le caractère pernicieux des promoteurs de l’IA est d’utiliser, de promettre et d’orienter notre besoin de religiosité vers les machines, alors qu’il était traditionnellement affecté aux éléments de la nature et du divin ».

Une entreprise de technologies de gestion des données s’est baptisée Oracle pour jouer, « de manière manipulatrice », sur ce déplacement de notre rapport à l’imaginaire et sur notre lancinant besoin de prédictions.

Les Sibylles de l’Antiquité assuraient une fonction d’intermédiation entre le dieu solaire Apollon et leurs visiteurs. Elles délivraient de « véritables énigmes à interpréter » alors que les « oracles » des machines ne sont que l’énonciation robotisée de notre aliénation par la technique voire notre négation « au nom de » la prétendue infaillibilité des machines.

La spécialiste des totalitarismes observe « l’idolâtrie et l’effet de mode pour cette nouvelle technologie, prise pour une sorte d’oracle vivant, que l’on consulte pour tout et n’importe quoi, en lui attribuant par principe davantage de crédit et de rationalité qu’à d’autres hommes ».

Elle invite à prendre la mesure d’un changement de statut de l’humain qui, par ses usages irréfléchis du numérique, se laisse réduire à un « marquage biologique, comme l’on marque du bétail, et non plus à une construction psychique, sociale, métaphysique ».

Alors, « quel effondrement psychique et quel abîme métaphysique peut-on anticiper, au niveau individuel et collectif, dans ces transferts sur une machine incapable de nous reconnaître réellement, tout en feignant la reconnaissance » ?

Quel oracle attendre d’un perroquet de silicium ?

Une technologie d’abolition de l’humain ?

Alors que l’expression d’« intelligence artificielle » ne recouvre rien d’autre qu’une puissance de calcul et d’expertise automatisée produisant des effets de sens probabilistes, voilà « la vie politique progressivement transférée à ces IA pour sa gestion ». Ainsi, « au fur et à mesure que les citoyens, sous la pression de la dépolitisation croissante des sociétés industrielles, se retirent de toute participation politique », leur responsabilité est « déléguée à une machine sans conscience ».

Et leur monde est soumis aux dysfonctionnements et emballements de la dite machine, « tout ça » à cause du fantasme de contrôle et de domination d’une « infime partie de démiurges cupides, pris dans la compétition au pouvoir total, et sans foi ni loi ».

Ce maître- machine à qui « l’on confère une certaine omnipotence » est loin de la perfection, ainsi que le rappelait Gilbert Simondon (1924-1989) : « l’automatisme est une norme idéale et non une norme de fonctionnement ». Or, « ce n’est pas la technicité qui apporte véritablement l’automatisme mais l’homme qui demande à la technicité un automatisme magique qu’elle ne peut souvent fournir que bien imparfaitement et de façon tout illusoire ».

Ainsi, « il y a là un idéal magique d’automatisme » et une projection anthropomorphique sur la machine créditée de toutes les qualités déniées à l’humain… Or, si la machine est « reconnue comme une conscience », elle n’en est pas une : « elle singe la conscience », elle est une simulation de rationalité et de raisonnement…

Nos contemporains se refuseraient-ils à voir l’envers du décor machinique ? Loin d’être abstraite, la mega-machine idolâtrée a besoin de câbles, de datas centers, de chambres de refroidissements, de réacteurs et de transformateurs, de terres à dévorer et d’eau à engloutir, de vies à exploiter et broyer, etc.

Elle a besoin de la « force formatrice » de l’humain pour sa fabrication et sa maintenance. Si « la montre ne peut pas se régler elle-même », l’homme « possède la faculté de se donner à lui-même la règle de sa conduite ».

Alors, veut-il vraiment de ce « tout numérique » pour la conduite d’une non-vie jusqu’au bannissement de lui-même et sa consumation en support biologique ou biomatériau périmés d’une dynamique de dissolution sans âme ni finalité? Veut-il d’une machine à dérailler dans la tête ?

Les humains, sommés par leur machinerie de prouver qu’ils ne sont pas des robots, devront bien renouer avec une réalité échappant à la « contrôlocratie » d’un techno-parasitisme les réduisant en agrégat de données calculables et prédictibles en outrepassant leur consentement.

Cela pourrait commencer, après avoir pris la mesure de cette guerre contre la conscience humaine, par l’acte simple de briser le miroir sans tain de la servitude volontaire en refusant tout gadget connecté générant des données exploitables.

La suite d’une histoire humaine résumée à celle de la puissance énergétique appartient à des libres consciences initiant d’autres façons d’« être en commun » en des espaces préservés de toute « connexion » injonctive et autre « normopathologie » totalitaire ou parasitisme oppressif. Après tout, on joue toujours aux échecs, avec ou sans automates, et à « faire société » entre humains. Selon une autre énergétique en cas d’arrêt des interactions électriques de la machinerie civilisationnelle et de panne générale. Jusqu’à la révélation du Coeur des choses ?

Michel LOETSCHER ; les affiches d’Alsace et de Lorraine

Ariane Bilheran, Totalitarisme numérique en cours de chargement… – L’humanité aux risques de l’IA, Guy Trédaniel éditeur, 256 pages, 19,90 euros.