
Quelle sera la facture écologique du data center de Béthune ?
À Béthune, Azur Datacenter promet un refroidissement économe en eau pour son usine à intelligence artificielle. Mais derrière cette prouesse technique, les besoins en électricité et l’empreinte environnementale interrogent. Deux experts décryptent. Partage :
Des kilomètres de tuyaux, des ventilateurs géants, des milliers de processeurs. Et une débauche de chiffres qui donne le vertige. Sur l’ancienne friche Bridgestone, à Béthune, Azur Datacenter aménage pour Nebius une usine à intelligence artificielle. Première étape : 60 mégawatts (MW) de puissance informatique. À terme, 240 MW. Un projet à un milliard d’euros pour les infrastructures, auquel s’ajoutent les investissements dans les serveurs. Son fondateur, Emmanuel Vannier, vante l’efficacité de ses installations et un refroidissement économe en eau. Mais derrière la prouesse technique, quel sera le véritable coût écologique ? Deux spécialistes du numérique ont accepté de décrypter les chiffres et les promesses.
Une consommation électrique qui donne le tournis
240 MW (MégaWatt). Difficile de se représenter pareille puissance. « On a tous ce problème », reconnaît Pauline Denis (1), ingénieure de recherche dans le numérique. Alors elle a fait le calcul. Si les installations sont sollicitées à hauteur de 60 % en moyenne, elles consommeraient environ 1,3 térawattheure (TWh) par an. Soit 1,3 milliard de kilowattheures.
Pour mesurer l’ampleur du chiffre, elle propose une comparaison. Selon une première lecture des données de l’Agence ORE, Béthune aurait consommé 0,15 TWh d’électricité en 2024. Le data center pourrait donc absorber près de neuf fois la consommation électrique annuelle de la ville ! Avec une nuance essentielle : on compare ici une projection à pleine capacité du projet avec une consommation communale passée, dont le chiffre reste à confirmer.
Emmanuel Vannier défend, lui, l’efficacité énergétique de son installation. Il annonce un PUE moyen de 1,10. Derrière cet acronyme se cache un indicateur : le rapport entre toute l’électricité consommée par le data center et celle utilisée directement par les équipements informatiques. À 1,10, pour 100 unités d’énergie absorbées par les serveurs, dix autres seraient nécessaires au refroidissement et aux installations annexes. Une performance prévisionnelle, encore à démontrer en exploitation.
Mais même une installation très efficace peut engloutir énormément d’électricité. Pauline Denis soulève un autre enjeu : « La puissance préemptée par ces centres de données ne pourra pas être celle qui servira pour d’autres projets, notamment de décarbonation. » Industrie, transports, chauffage : tous auront besoin de davantage d’électricité pour abandonner les énergies fossiles. Le problème n’est donc pas seulement de produire assez de courant, mais aussi de décider à quels usages le réserver.
Des moteurs au gaz pour alimenter l’intelligence artificielle
C’est le paradoxe béthunois. Si Azur Datacenter a choisi Bridgestone, c’est notamment pour son raccordement électrique hérité de l’usine de pneus. Un atout pour démarrer vite. Mais il faudra renforcer le réseau depuis Beuvry. Des câbles, des travaux. Et du temps.
En attendant, le site produira une partie de son électricité avec des moteurs au gaz naturel. Emmanuel Vannier évoque une puissance pouvant atteindre environ 110 MW. Il ne cache pas les limites de la solution : « Fabriquer de l’électricité avec du gaz, c’est pas du tout une bonne idée en France. » Le réseau français est relativement peu carboné. Le gaz, lui, émet du CO₂. Et ces moteurs ne serviront pas seulement de secours : ils alimenteront le site.
Combien de temps fonctionneront-ils ? Avec quelles émissions ? Sans calendrier ni prévision de consommation de gaz, impossible de chiffrer la facture climatique. Pauline Denis ajoute une autre pièce au dossier : « Quand on regarde l’empreinte d’une activité, il faut regarder surtout son cycle de vie. » Extraction des matières premières, fabrication des serveurs, renouvellement des équipements, fin de vie : le carbone ne sort pas uniquement des cheminées.
Une montagne de chaleur… pour des tomates ?
Toute cette électricité finit, pour l’essentiel, sous forme de chaleur. À 240 MW, les quantités seront considérables. Emmanuel Vannier envisage d’en envoyer une partie vers des serres agricoles, à Essars, de l’autre côté du canal. Une autre piste, le réseau de chaleur urbain de Béthune, a été étudiée. Mais ce dernier dispose déjà de plusieurs sources d’approvisionnement. Et raccorder le data center coûterait cher.
Pauline Denis connaît le scénario : « Très souvent, ça se solde par : on a fait l’étude, mais en fait économiquement parlant, c’est trop cher donc ça ne suit pas. » Car récupérer de la chaleur ne suffit pas. Il faut parfois augmenter sa température pour l’injecter dans un réseau. Et trouver des utilisateurs. Quelques serres absorberont-elles la chaleur de 240 MW de serveurs ? « Il faut juste faire un petit calcul d’ordre de grandeur », insiste l’ingénieure. Quelle part serait réellement valorisée ? Aucun engagement chiffré n’a été présenté. Le reste serait dissipé dans l’air extérieur. « Une étude publiée cette année […] a montré qu’en moyenne, un data center faisait un effet îlot de chaleur de l’ordre de + 2° au niveau du data center et de manière décroissante jusqu’à 10 km à la ronde », relève l’experte.
Une friche réutilisée, mais une empreinte encore inconnue
La reconversion de Bridgestone présente un atout : réutiliser une emprise industrielle plutôt qu’artificialiser de nouveaux terrains. Hubblo dit avoir recensé 103 projets de data centers en France, sans prétendre les avoir tous identifiés. À Béthune, les circuits pourront être performants, les ventilateurs économes et l’électricité française peu carbonée. Cela ne suffit pas à établir un bilan écologique. Il manque encore les consommations réelles, les émissions liées au gaz, l’origine et le devenir de l’eau, la chaleur effectivement récupérée. De quoi mesurer enfin le poids réel de cette « IA Factory ».
La voix du nord
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1. Pauline Denis appelle à : un débat citoyen et parlementaire sur les usages de l’intelligence artificielle, les besoins réels en infrastructures numériques et leurs conséquences environnementales ; une planification nationale, articulée avec les territoires, pour éviter que les data centers se multiplient sans réflexion globale sur les ressources électriques, l’eau et les autres besoins industriels ; davantage de transparence des opérateurs, notamment sur les puissances demandées, les consommations électriques et les impacts environnementaux réels.