
IA : « Nous condamnons un projet de société fondé sur la marginalisation de l’être humain et la destruction de notre milieu de vie »
Un collectif rassemblant des écrivains, des élus, ainsi que des scientifiques, dont le sénateur Alexandre Basquin, les écrivains Annie Ernaux et Abel Quentin, dénonce, dans une tribune au « Monde », le développement effréné des mégacentres de données et appelle au boycott des intelligences artificielles génératives « grand public ».
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Du 12 au 19 juin, Lille accueille un sommet européen, puis un festival sur l’intelligence artificielle (IA), quelques jours après l’annonce, le 1er juin, de la construction en France de centres de données géants. Les sommets se succèdent, sans que les citoyens soient consultés sur les choix stratégiques qui engagent le futur et façonnent le visage de nos sociétés. L’intelligence artificielle générative bâtie sur des grands modèles de langage, type GPT, se répand à une vitesse fulgurante. L’inondation du moindre interstice de nos vies par cette technologie serait notre seul horizon. Participer à une course aveugle, notre seule option pour protéger notre souveraineté. Ce récit est désastreux. Il minimise systématiquement les coûts à moyen et à long terme de cette technologie, occultés par les gains immédiats qu’elle offre à ses utilisateurs. Ces coûts, pourtant, sont exorbitants.
La frénésie autour de l’IA générative acte un renoncement clair dans la grande bataille de notre siècle : celle que nous devons mener pour l’écologie. Alors que l’empreinte carbone du secteur s’aggrave de façon alarmante, les milliards d’euros investis dans la construction de data centers sont un appel à la démobilisation générale. Le constat vaut pour tous les pays, même ceux dont l’électricité est largement décarbonée : les centres de données y captent l’électricité verte au détriment d’autres secteurs, retardant leur nécessaire décarbonation.
Leur essor fait peser le risque de conflits d’usage, au détriment des secteurs vitaux. Il accélère l’artificialisation des sols et encourage la course aux métaux critiques et terres rares, source de nombreux conflits présents et à venir. Les conséquences sur l’eau, elles aussi, sont gravissimes. L’Organisation des Nations unies, qui a déclaré la Terre en état de « faillite hydrique » en janvier, alerte que la consommation des centres de données prévue pour 2030 est de 9,3 milliards de litres, soit suffisamment pour répondre « aux besoins annuels minimaux en eau domestique de l’ensemble des 1,3 milliard d’habitants de l’Afrique subsaharienne pendant une année complète ». Le court-termisme, préjudiciable à notre maison commune, est un pari fatal, qui dégradera considérablement les conditions de vie sur Terre.
Adoption-répulsion
Sur le plan humain, les coûts cachés sont, là aussi, dramatiques. Le déploiement incontrôlé de l’IA générative introduit l’algorithme dans notre intimité. Les robots conversationnels menacent de remplacer l’interlocuteur et de prendre en charge l’élaboration de la pensée. Cette industrie vide de leur sens des millions d’emplois, menace d’en détruire des millions d’autres. Elle se nourrit de l’exploitation de travailleurs du clic, à Madagascar ou au Venezuela, soumis à des cadences infernales pour entraîner les modèles. Elle prospère grâce à un vol massif de données, d’articles et d’œuvres. Elle déverse sur les réseaux une bouillie d’images de synthèse et de deepfakes [vidéos ou enregistrements audio trompeurs].
Utilisés de façon intensive par la jeunesse, les robots affaibliront ses capacités cognitives et créeront de redoutables dépendances émotionnelles, déjà renseignées par la communauté scientifique. Une utilisation non aliénante existe : mais l’évolution des usages n’invite pas à l’optimisme. Les plus fragiles seront les premières victimes. Le précédent du marché de l’attention, programmé pour manipuler nos circuits neuronaux, peut nous servir d’avertissement. Face aux réseaux sociaux, la naïveté nous a fait perdre quinze ans, avant que nous comprenions que l’« éducation à l’outil » ne peut, seule, arracher la jeunesse aux machines.
Ces périls ne sont pas la préoccupation d’une minorité obscurantiste ou paranoïaque. Quand tant de responsables politiques sont hypnotisés par les promesses de ces robots, la population française exprime une vive inquiétude. L’adoption de cette technologie est certes massive, mais elle prend largement la forme d’une adoption-répulsion. Selon un sondage OpinionWay publié en mai, seuls 8 % des Français voudraient accélérer le déploiement de l’IA, tandis que 42 % voudraient le mettre en pause ou le ralentir fortement. La même défiance s’exprime outre-Atlantique : les sifflets adressés par des milliers de jeunes diplômés américains à l’ancien patron de Google [Eric Schmidt], le 15 mai, lors d’une cérémonie de remise de diplômes [à l’université d’Arizona], symbolisent le refus de citoyens de voir leur avenir confisqué par les pulsions mégalomanes et l’irresponsabilité de quelques-uns.
Le temps est venu, en effet, de siffler et d’interpeller. Nous refusons le projet inhumain d’un dialogue ininterrompu avec les machines. Nous condamnons un projet de société fondé sur la marginalisation de l’être humain et la destruction de notre milieu de vie. Nous croyons que sont utopistes, hors-sol, irrationnels ceux qui imaginent pouvoir s’affranchir impunément des limites géophysiques de la planète. Nous croyons qu’il est urgent d’arbitrer entre les intelligences artificielles vouées à détruire les conditions d’une société libre et conviviale, et celles qui sont susceptibles, dans un cadre régulé, d’être au service des intérêts humains. D’utiliser notre puissance de calcul à bon escient, plutôt que de bâtir des futurs obsolètes. Rappelons-le : les progrès les plus spectaculaires dans la recherche médicale ne sont pas le fait des IA génératives « grand public », mais des IA configurées pour accomplir des tâches spécifiques.
La question de l’accès illimité à ces machines est posée. Des propositions existent : qu’il s’agisse du droit à l’intégrité de l’esprit humain, imaginé par le philosophe suisse Mark Hunyadi, d’un rationnement des ressources énergétiques allouées à l’IA générative, ou d’un droit à l’objection de conscience réclamé par un collectif de plus de 3 000 universitaires en novembre 2025. Sans attendre que le législateur bâtisse des digues, nous appelons au boycott de l’IA générative tous ceux qui ne sont pas contraints à l’utiliser. Nous croyons qu’il appartient à l’Europe, dont Albert Camus [1913-1960] écrivait qu’elle était « fille de la démesure », de se réconcilier avec la mesure, et de devenir un asile des libertés. Nous croyons que cette tâche immense lui est imposée par les événements.
Premiers signataires : Alexandre Basquin, sénateur (Parti communiste français) du Nord ; Enki Bilal, auteur et dessinateur de bande dessinée, scénariste et réalisateur ; Annie Ernaux, écrivaine, Prix Nobel de littérature ; Hervé Le Tellier, écrivain, Prix Goncourt 2020 ; Mohamed Mbougar Sarr, écrivain, Prix Goncourt 2021 ; Pierre Michon, écrivain ; Laure Miller, députée (Ensemble pour la République) de la Marne ; Marie Ndiaye, écrivaine, Prix Goncourt 2009 ; Françoise Nyssen, ancienne ministre de la culture ; Abel Quentin, écrivain ; Marc-André Selosse, biologiste. La liste complète des signataires est à retrouver ici.
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https://alexandrebasquin.fr/le-senat/a
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Et pendant ce temps
Présidentielle 2027 : à VivaTech, Edouard Philippe affirme sa volonté d’investir « massivement » dans l’IA
Le candidat Horizons a souhaité rassurer, mercredi, l’écosystème de la tech en formulant de nombreuses propositions. Il entend notamment accélérer la création d’un marché des capitaux européens et faire de la commande publique un levier de financement de l’intelligence artificielle.
https://www.lemonde.fr/politique/artic
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Lire aussi
Face aux data centers, la contestation cherche à se faire entendre : « C’est difficile de s’opposer, la force de propagande des promoteurs est très importante »
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Un article dans la tribune
OPINION. IA : « Comme une petite musique »
HOMO NUMERICUS. L’intelligence artificielle (IA) n’est plus seulement applaudie comme une promesse, elle se trouve contestée en tant que puissance qui pourrait nous déposséder.
Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.
Deux récents faits divers témoignent que l’IA, un temps adulée car porteuse d’un progrès certain pour l’humanité, ne bénéficie plus du même attrait. Le premier, en date du 10 avril dernier, lorsqu’un jeune homme lança un cocktail Molotov sur le portail de la résidence de Sam Altman, à San Francisco, avant de menacer le siège d’OpenAI. Personne ne fut blessé mais le symbole, lui, a frappé juste : le patron de l’entreprise à qui l’on doit ChatGPT est ainsi devenu la cible physique d’une colère dirigée contre l’IA et ses figures de proue et cela, quelques semaines après qu’OpenAI eut signé un accord avec le département américain de la Défense.
Petite musique du refus
Autre scène, autre décor, un mois plus tard à l’université d’Arizona. Venu assister à une cérémonie de remise de diplômes, Eric Schmidt, ancien patron de Google, fut hué lorsqu’il présenta l’IA comme une transformation majeure de l’avenir des étudiants. Là encore, le symbole est fort. La jeunesse, que l’on croyait spontanément acquise aux innovations numériques, n’applaudit plus forcément les prophètes de la Silicon Valley. Elle les interrompt. Elle les conteste. Elle leur répond que la promesse d’un futur «augmenté » ressemble parfois à l’annonce d’un futur confisqué.
Ces deux épisodes disent quelque chose de profond. Il y a encore peu, critiquer l’intelligence artificielle exposait à passer pour un nostalgique, un technophobe, un esprit chagrin accroché à l’ancien monde. Le récit dominant était limpide : l’IA arrive, elle est inévitable, il faut s’adapter car elle va tout transformer. Toute réserve devenait suspecte. Toute prudence ressemblait à une défaite. Toute interrogation sur ses effets sociaux, cognitifs ou démocratiques était rangée dans le musée des peurs humaines dignes du mouvement des luddites, ces ouvriers briseurs de machines en Angleterre au début du XIXe siècle.
Or, depuis peu, quelque chose a changé. Une petite musique du refus commence à se faire entendre, et ce via plusieurs canaux. Certes, elle n’est pas encore un grand chœur, mais il n’empêche qu’elle devient audible. Elle traverse les campus, les entreprises, les assemblées politiques, les « cols blancs », les artistes, les enseignants, les jeunes diplômés. Elle s’exprime parfois de manière confuse, voire violente mais cette « petite musique technocritique » dit quelque chose de profond : l’IA ne doit pas devenir le nom poli de notre remplacement.
Quand la jeunesse doute de l’IA
Le plus frappant est que cette inquiétude vient d’abord des jeunes. Une génération qui avait adopté les jeux vidéo, les réseaux sociaux, les plateformes et les smartphones ne regarde pas l’IA avec le même enthousiasme. Pour quelle raison ? Peut être parce que cette technologie ne lui promet pas seulement de nouveaux usages ; elle menace aussi son insertion future dans le monde professionnel.
C’est désormais une évidence que l’on peut lire dans la presse ou dans de nombreuses études sur l’impact de l’IA dans le travail : les tâches confiées hier aux juniors — rédiger, synthétiser, coder, analyser, produire une note, préparer un dossier… — sont aussi celles que l’IA automatise le plus vite. Dans le recrutement, la situation en devient absurde : les candidats utilisent l’IA pour rédiger leurs lettres ; les employeurs utilisent l’IA pour les analyser. Bref, les machines se répondent entre elles, tandis que l’humain s’efface derrière ces machines.
Qui sème le vent…
Cette défiance envers l’IA se nourrit par ailleurs d’un paradoxe : les géants de la tech ont soufflé sur les braises en multipliant les déclarations tantôt grandioses ou apocalyptiques, selon les moements. Elon Musk a prédit que presque tous les emplois pourraient disparaître. Sam Altman a comparé l’IA à une puissance quasi nucléaire. Dario Amodei, patron d’Anthropic, a évoqué les dangers de modèles trop puissants, notamment s’ils étaient utilisés dans des systèmes d’armes ou de cybersécurité. Bref, et à force de présenter l’IA comme une force capable de transformer de fond en comble l’économie, l’emploi, la démocratie, la guerre… ses promoteurs ne peuvent pas aujourd’hui s’étonner que le grand public finisse par les croire tout en s’interrogeant sur le sens de cette société à venir où l’obsolescence ne viendrait pas tant des machines que des humains.
Discours aux investisseurs
Le problème est qu’on ne peut pas d’un côté vendre l’apocalypse aux investisseurs et de l’autre l’apaisement aux citoyens. Pour attirer les capitaux, justifier des valorisations vertigineuses et préparer de futures introductions en Bourse, il faut convaincre que l’IA est une révolution structurelle comparable à l’électricité ou à Internet. Dire : « Nous allons améliorer quelques processus » ne suffit pas à lever des centaines de milliards. À l’inverse, affirmer que : « Nous allons transformer le monde » fonctionne mieux. Quand on répète que l’IA aura un effet structurant, il ne faut pas s’étonner que le monde s’interroge et demande des comptes ou pour le moins que les potentiels fruits de cette transformation future soient connus, anticipés et partagés.
IA sous contrôle
Enfin, un autre signal, plus géopolitique celui-là, confirme que l’IA a changé de catégorie. Lorsque la Maison-Blanche a récemment poussé Anthropic à couper l’accès de ses derniers modèles aux ressortissants étrangers, y compris à certains développeurs travaillant sur le sol américain, le message envoyé est limpide : l’IA devient une ressource de puissance, comparables aux composants critiques ou aux savoir-faire militaires.
L’exemple de cette mise à l’écart forcée d’une IA sur décision politique ruine l’illusion d’un monde ouvert où chacun accéderait librement aux meilleurs outils. L’IA n’est plus seulement une affaire d’innovation ; elle devient une affaire de souveraineté. Ceux qui possèdent les modèles, les données, les puces, les infrastructures et les capitaux possèdent une part du pouvoir futur. Les autres devront quémander des accès, accepter des restrictions, subir des dépendances. Pour L’Europe, nous le savions déjà mais le message est clair : on ne défend pas ses valeurs avec des technologies que d’autres peuvent vous retirer du jour au lendemain.
Jusqu’où l’IA prendra t-elle notre place ?
Mais le cœur du sujet reste anthropologique. Ce qui inquiète, ce n’est pas que l’IA fasse des choses à notre place. C’est qu’elle finisse par prendre notre place. Hier, la machine remplaçait le muscle. Aujourd’hui, elle absorbe le langage, le raisonnement, l’évaluation, la création, parfois même la relation. Elle ne se contente plus d’exécuter ; elle recommande. Elle ne se contente plus de calculer ; elle arbitre. Elle ne se contente plus de répondre ; elle agit. La ligne rouge se trouve sous nos yeux : l’assistance ne doit pas devenir substitution.
L’IA, et c’est tant mieux, peut aider à soigner, chercher, traduire, sécuriser, diagnostiquer, modéliser, écrire, apprendre. Dans certains domaines, ne pas l’utiliser est même irresponsable. Mais elle doit rester un instrument, non devenir une autorité. Elle peut éclairer une décision, non la confisquer. Elle peut augmenter une capacité humaine, non organiser le retrait de l’humain.
Cette petite musique du refus n’est donc pas forcément une mauvaise nouvelle. Elle peut être le début d’une maturité. Après l’ivresse technologique, le discernement. Après les prophéties de la Silicon Valley, le retour du politique. Après la promesse d’une humanité augmentée, le temps des réponses à ces questions simples : augmentée par qui, pour quoi, et jusqu’où ? L’IA ira trop loin et sera de plus en plus contestée si elle nous convainc que nous sommes devenus accessoires. Le progrès consiste à faire en sorte que, face à des machines de plus en plus puissantes, l’humain reste le sujet de sa propre histoire. C’est cette musique-là que nous voulons entendre.