Dans la région

La défiance monte à mesure que les projets de data centers s’accélèrent 

Deux articles dans Voix du Nord du 23 octobre

À l’image d’un groupe d’habitantes d’Escaudain, dans le Valenciennois, qui a décidé de former un collectif pour s’opposer au projet de campus numérique IA sur l’ancienne friche Usinor, l’inquiétude gagne du terrain dans la région face à la multiplication des projets de data centers.  

Le Nord et le Pas-de-Calais seront en première ligne dans le développement massif de ces mégastructures, avec des puissances énergétiques sans commune mesure avec ce qui existe aujourd’hui. Du côté de Béthune, le plus important data center dédié à l’IA en Europe va être mis en service sur l’ancienne friche Bridgestone, et le groupe industriel Tellos a annoncé, mardi, l’implantation d’un data center de 900 MW à Fruges, entre Montreuil et Saint-Omer.

En même temps que les annonces se succèdent en France et dans la région, la tension monte. À Douai, le collectif ACCAD Artois-Douaisis (anti-compteurs communicants) a mené une fronde le 10 octobre contre l’installation d’un poste électrique à Noyelles-sous-Bellonne, censé alimenter le data center de Brebières et Corbehem, sur l’ex-friche Beghin-Say. «  On va mener la bataille car ils vont devenir trop importants dans la région, et ça va consommer énormément d’eau et d’électricité », signale Pierre Rose, le président.

Tract, pétition et porte-à-porte

Dans le Valenciennois, à Escaudain, un collectif prend forme. Autour de la table, elles sont quatre : Bij Lal, 52 ans, Laurie, 47 ans, Sora, 51 ans et Aline, 18 ans. Elles espèrent « ramener du monde sur le sujet, en diffusant un tract, une pétition et faire du porte-à-porte pour parler aux habitants sur ce projet de data center à Escaudain, un cube béton avec des tuyaux qui sortent de partout ». C’est l’image qu’elles ont de ce campus de data centers, lancé par Data4. Cinq milliards d’euros vont être investis pour réhabiliter l’ancienne friche Usinor en un campus de data centers IA de 700 MW.

«  Toutes les conditions étaient réunies d’un point de vue énergétique avec la proximité de l’alimentation et une disponibilité foncière polluée, indique Aymeric Robin, président de l’agglomération de La Porte du Hainaut. Après avoir réhabilité la zone des Pierres blanches à Denain, il restait à Escaudain 40 hectares pour faire du développement économique, mais le coût de la dépollution rendait ça compliqué. » L’arrivée de Data4 a été vue comme une aubaine aussi pour dépolluer le site. L’agglomération a répondu favorablement à l’appel de l’État d’accueillir un data center pour une livraison prévue en 2030.

« Un fléau pour notre planète »

Le collectif en formation veut éviter ça. Il y a quelques mois, le mouvement national de lutte pour l’environnement de Seine-Saint-Denis, qui oppose une levée de boucliers aux géants de la tech, a pris contact avec Laurie, c’est comme ça qu’est né le petit groupe, qui espère se muer en collectif. «  Pour moi, c’est une première, je n’ai jamais fait ça », souligne Bij Lal.

Il y a de l’appréhension. Chacune préfère, pour l’heure, prendre un prénom d’emprunt. Sur la table de la salle à manger, trône un tract, réalisé – « sans IA », nous précise-t-on –, par sa fille Aline, 18 ans. «  Les data centers, un fléau pour notre planète », est-il inscrit. Il détaille les impacts sur l’environnement, et « la consommation énergétique massive ».

Une réunion publique début 2027

Des craintes, ici comme partout en France, émergent. «  Et ce sera vraiment très proche de chez moi, redoute Laurie. J’habite en face, on sait que ça fait énormément de bruit, celui d’une tondeuse qui fonctionne 24 h/24. » Le groupe collectionne les coupures de presse et les études relatives à l’impact environnemental de ces méga-data centers, et regrette le manque de concertation.

De son côté, Aymeric Robin est surpris : « Nous n’avions pas de collectifs dans nos radars. J’ai interrogé les maires du secteur, personne n’en a eu connaissance », explique-t-il. L’élu dit « comprendre qu’on puisse se poser des questions, comme il peut y en avoir sur les antennes relais et l’éolien, c’est normal, mais il faut dépassionner le débat. »

Pour désamorcer l’inquiétude, il annonce prévoir une réunion publique « début 2027, pour présenter le projet avec Data4. » Mais il en faudra sans doute plus pour convaincre les habitants inquiets par la super-puissance de ces structures et leurs besoins colossaux en énergie et en eau.◼

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Y a-t-il un risque de conflit d’usage avec les particuliers ? 

Face à la puissance électrique nécessaire à l’implantation des méga-data centers dans la région, des habitants et des associations craignent le conflit d’usage en cas de tension sur le réseau électrique. Aucune inquiétude du côté de RTE, gestionnaire du réseau de transport d’électricité. 

De la Seine-Saint-Denis au Nord -Pas-de-Calais, un même sentiment traverse les habitants concernés par un data center à proximité de leur habitation : le conflit d’usage sur l’eau et surtout l’électricité. «  Avec tous les projets de data centers superpuissants, quand la situation deviendra tendue sur le réseau, ils favoriseront les data centers par rapport aux particuliers. En cas de besoin plus important, on se servira de nos compteurs Linky, qu’on nous a imposés, pour nous priver de la puissance nécessaire à nos ménages », craint Jean-Marie Baty, président du mouvement national de lutte pour l’environnement de Seine-Saint-Denis.

Au détriment de qui ?

Les data centers et surtout les IA factory sont énergivores. Avec la révolution numérique qui se profile dans le Nord et le Pas-de-Calais, la demande énergétique des data centers va exploser : les 34 centres de données existants aujourd’hui dans les deux départements nécessitent une puissance de 129 MW, mais avec les projets engagés, cette puissance atteindra 2 004 MW et jusqu’à 4 774 MW avec les projets évoqués ou annoncés. Début octobre, des tensions sont apparues dans le Douaisis en marge de l’installation d’un poste électrique nécessaire au raccordement du futur data center de Corbehem-Brebières.

À Escaudain, un collectif en formation aussi s’en inquiète. Mais le président de l’agglomération de La Porte du Hainaut, Aymeric Robin, qui a milité pour l’installation du data center, affirme avoir été vigilant lors de l’appel à projet. «  C’était le critère numéro un dans la sélection du data center : la consommation d’eau et d’énergie, explique-t-il. Pour l’électricité, il y a une puissance qui est réservée au data center dès le début du projet, en plus du besoin de desserte traditionnelle de M. et M me Tout-le-Monde.  »

L’électricité dévolue aux data centers est réservée avant que le projet ne sorte de terre. «  Les porteurs de projet se rapprochent de nous, avec leur demande de puissance souhaitée, on leur fait une proposition après avoir étudié la puissance du réseau et les possibilités de raccordement, confirme Pierrick Tanguy, délégué régional chez RTE, gestionnaire du transport d’électricité. Selon ses données, les data centers raccordés à son réseau depuis deux à trois ans ne consommeraient aujourd’hui, que 20 % de la puissance demandée. «  Elle n’est pas utilisée immédiatement, les principaux opérateurs estiment qu’il faudra dix à quinze ans pour atteindre 80 % de cette consommation. »

Quelle marge ?

La question du conflit d’usage par les associations et les habitants ne soulève aucune inquiétude chez RTE. «  Avec son mix énergétique électrique décarboné (1), la France dispose d’une marge considérable pour électrifier les nouveaux usages, décarboner les process industriels, réindustrialiser et accompagner les gigafactorys de batteries, et les industries du numérique : data center et IA factory, énumère Tanguy Pierrick. Quand on se projette à l’horizon 2035, avec la maturité de ces projets, et dans une trajectoire de décarbonation rapide, la consommation des data centers est estimée à 4 %, c’est 2 % aujourd’hui, soit 10 TWh. »

Mais les chiffres de la consommation annuelle des projets engagés dans le Nord et le Pas-de-Calais, ramenés à l’équivalent de la production de près de trois réacteurs de la centrale nucléaire Gravelines, interpellent, dans un contexte où les usages liés à l’IA vont exploser. «  La France est dans une situation favorable, tente de rassurer Pierrick Tanguy. En 2025, elle a exporté 92 TWh, soit 20 % de ce qu’elle produit. » Une production excédentaire sur laquelle s’appuie aussi France Data Center, représentant de la filière : « Aujourd’hui, les data centers consomment 10 TWh par an, il faudrait donc qu’ils atteignent 90 TWh pour être dans le conflit d’usage ».