
IA dans les playlists et financement de drones
Les reproches contre l’usage de la plateforme de streaming musical ne se limitent pas à la rémunération, la création d’artistes fantômes conçus pour concurrencer les artistes « classiques » et faire diminuer leurs revenus, ou l’usage de l’intellligence artificielle (IA) pour remplir ses playlists à bas coût. L’investissement du fondateur et actionnaire de Spotify, Daniel Ek, dans une entreprise de drones de frappe vient lancer une nouvelle polémique.
En une quinzaine d’années seulement, Spotify a révolutionné l’industrie musicale. Avec plus de 700 millions d’utilisateurs actifs – dont 281 millions d’abonnés « premium » – à travers la planète, la plateforme créée en 2008 a fait du streaming la manière la plus courante d’écouter de la musique dans le monde. Les polémiques s’enchaînent sans véritablement freiner l’essor de l’entreprise suédoise, mais jusqu’à quand ? Le modèle de Spotify n’est pas en crise, mais il est sérieusement remis en question. Après les rémunérations, les artistes fantômes et l’IA, la dernière campagne de boycott est plus surprenante puisqu’elle concerne les drones.
Des drones « pour protéger nos démocraties »
Le fondateur et PDG de la plateforme, Daniel Ek, avait annoncé le 16 juin 2025 un investissement de 600 millions d’euros dans l’entreprise allemande Helsing. Dédiée à la création de drones, cette entreprise prétend utiliser « l’intelligence artificielle pour protéger nos démocraties ». Les « solutions » Helsing ont, par exemple, été déployées sur 4 000 drones d’attaque utilisés sur les champs de bataille ukrainiens, afin qu’ils puissent atteindre leur cible malgré le brouillage russe. L’entreprise a annoncé en février qu’elle produirait 6 000 drones de frappe HX-2 supplémentaires pour l’Ukraine, après une précédente commande de 4 000 drones d’attaque HF-1. Ek assume cet investissement comme il l’a expliqué au Financial Times1 : « Je suis sûr que cela suscitera des critiques, et c’est normal. Je me concentre sur ce que je crois être juste, et je suis absolument convaincu que c’est la bonne chose à faire pour l’Europe. »
Rapidement, des artistes de tous les coins du monde ont réagi en retirant leur musique de la plateforme, dont le groupe nord-américain Deerhoof2 : « Nous ne voulons pas que notre musique tue des gens. Nous ne voulons pas que notre succès soit lié à la technologie de combat basée sur l’IA. »
Conditions de rémunération : les majors d’abord
Spotify a un passif lourd concernant les polémiques. En 2013 déjà, Radiohead avait brièvement boycotté la plateforme. En 2014, Taylor Swift a fait de même avant de rapidement revenir en déclarant le faire pour ses fans. Les motivations étaient de dénoncer les conditions de paiement des artistes par Spotify. Un effet peu concluant puisque d’après les estimations du secteur, rapportées par le Guardian3, le revenu moyen par écoute se situe généralement entre 3 et 5 dollars pour 1 000 écoutes.
Spotify rémunère les artistes en fonction de leur part du total mondial des écoutes. Ainsi, même si vous n’écoutez que des artistes indépendants, votre argent contribue au financement des plus grands noms : Drake, Taylor Swift, Rosalía, Bad Bunny et les catalogues établis des majors. L’algorithme ne récompense pas l’écoute, il se concentre sur l’optimisation des titres déjà dominants. Et depuis 2024, si un titre n’atteint pas 1 000 écoutes par an, il ne générera tout simplement aucun revenu pour son interprète. « De toutes les plateformes, Spotify est parmi celles qui paient le moins. Sans aucun doute, la pire est YouTube, et les meilleures dans ce domaine sont Qobuz et Tidal », analyse un spécialiste du sujet, le critique culturel catalan d’El Pais, Frankie Pizá.
Après la crise qu’a vécue l’industrie musicale dans les années 2000, Spotify a transformé le téléchargement illégal en streaming. Les grands gagnants de ce modèle sont encore les majors : « Les grandes maisons de disques ont tout intérêt à ce que Spotify continue de jouer le rôle d’intermédiaire et de louer l’accès à leurs vastes catalogues. Cela leur assure un revenu bien plus important et stable que lorsqu’ils dépendaient des ventes. » Les perdants, par contre, sont les musiciens indépendants. Dans les playlists et les sélections réalisées en interne par Spotify, les majors bénéficient d’une présence plus importante par rapport aux musiciens indépendants : le pouvoir de négociation économique de Sony BMG, EMI, Universal et Warner Music a permis aux grands catalogues un accès privilégié aux listes mises en avant par l’application, créant un cercle vertueux pour les artistes déjà connus, qui accumulent encore plus d’écoutes. Les abonnés ont accès à toute la musique mais écoutent de plus en plus la même chose.
Des « artistes fantômes » pour réduire les droits d’auteur…
Émerger est d’autant plus difficile que la plateforme intègre des artistes fantômes, comme l’a dévoilé la journaliste nord-américaine Liz Pelly, dans son livre-enquête sur la plateforme d’écoute4. Elle explique que « Spotify remplit ses playlists les plus populaires avec des morceaux d’archives attribués à des artistes fantômes, […] vraisemblablement dans le but de réduire ses paiements de droits d’auteur. Une vingtaine de compositeurs sont à l’origine des œuvres de plus de 500 “artistes”, et des milliers de leurs morceaux, présents sur Spotify, ont été écoutés des millions de fois ». Il s’agit du programme appelé Perfected Content, « qui consiste à créer de la musique avec des musiciens rémunérés par la plateforme – supposément fictifs, anonymes, ou dont l’identité importe peu –, afin qu’ils puissent manipuler les playlists proposées par Spotify aux utilisateurs et ainsi détourner les royalties à leur profit. En d’autres termes, ils créent de la musique pour l’intégrer aux playlists, une musique généralement fade, discrète, destinée à une écoute passive – de la musique d’ambiance, ou “musique de fond”, comme l’appelait Erik Satie », explique Pizá.
…avant de faire travailler l’IA
Maintenant, la plateforme va plus loin en intégrant de faux artistes dans les playlists les plus populaires. Dans bien des cas, ces morceaux ne sont même plus interprétés par des musiciens invisibles, sous-payés et jetables : ils sont désormais générés par une IA, entraînée sur le travail des artistes qu’elle a remplacés.
Si, à ses débuts, l’entreprise prétendait viser les « enthousiastes de la musique », au cours des années 2010, à mesure que sa popularité augmentait, son activité a commencé à s’orienter vers une consommation passive de la musique. Dans le créneau du fond sonore discret – rien de marquant, d’inhabituel ou de surprenant –, une des catégories les plus populaires a été, de manière assez révélatrice, celle des « playlists pour dormir ». Liz Pelly dénonce dans son livre « la relégation de la musique au rang de simple divertissement destiné à étouffer les pensées des employés de bureau pendant qu’ils finalisent leurs tableurs et traitent leurs e-mails ».
Derrière ces playlists, aucun projet artistique, un seul objectif : la fidélisation. Plus la musique est uniforme, plus il est facile de la programmer, de la remplacer et de la monétiser. « L’objectif ? Un auditeur qui reste connecté toute la journée. Le plus grand ennemi de Spotify, c’est le silence », glisse Pizá. De quoi financer sa petite musique guerrière.
Bastián Diaz
Illustration : Lewko
Paru dans La Brèche n° 16 (juin – août 2026)
** **
Cet article est en accès libre mais il a un coût. Nous défendons un journalisme fait par et pour les humains. Soutenez-nous en achetant un exemplaire papier en kiosque, en vous abonnant et/ou avec un don (défiscalisable).
** **
- « Spotify’s Daniel Ek leads €600mn investment in German drone maker Helsing », The Financial Times, 17 juin 2025 ↩︎
- « Deerhoof to Remove Music From Spotify », Pitchfork, 30 juin 2025 ↩︎