L’IA générative va-t-elle réécrire l’Histoire ?

Créatrice de textes et d’images, l’IA générative envahit le champ de l’Histoire.

Sans citer ses sources, sans motiver ses choix elle devient un danger pour la discipline et une menace pour la démocratie. D’où le besoin de construire des digues.

Certains la comparent à Pégase, le divin cheval ailé, d’autres à un dangereux cheval de Troie. Une chose est sûre : trois ans après sa naissance sous la bannière de Chat GPT, l’empreinte de l’intelligence artificielle générative (IAg) est partout. En particulier dans le domaine de l’histoire. Des archives nationales aux sites archéologiques, des « prods » de jeux vidéo (comme Assassin’s Creed, où les joueurs évoluent dans un décor d’époque) aux amphithéâtres d’université et au cinéma, tous les passeurs d’histoire essaient de maîtriser cette technologie à double visage, bijou d’efficacité d’un côté, outil en toc de l’autre.

« Personne ne peut nier l’efficacité d’une technologie qui nous a notamment permis de lire — enfin ! — les fameux rouleaux d’Herculanum, carbonisés en 79 lors de l’éruption du Vésuve et restés désespérément muets depuis leur découverte, au XVIIIᵉ siècle, constate l’historien Pierre Singaravélou. Et comment ne pas se réjouir qu’elle nous ait permis d’analyser — dans un temps record — les milliers de pages d’archives des chanoines de Notre-Dame, bien utiles pour la reconstitution de la cathédrale après le terrible incendie d’avril 2019 ? Pour ce qui est de traiter l’information, l’IA est un formidable accélérateur de recherches… Mais cette vitesse d’exécution nous pose aussi de sérieux problèmes ! »

l’IA biaise, hallucine, ment…

Car l’IAg fait des erreurs. Elle biaise, elle « hallucine ». Et même, elle ment : « Pour reconstituer Palmyre détruite ou pour identifier des fragments d’une céramique brisée en mille morceaux, l’intelligence artificielle est une bénédiction, reconnaît l’archéologue Maelenn Nivet. De là à prétendre restituer le visage — inconnu — de Vercingétorix, il y a une marge ! C’est pourtant ce qu’elle fait. Et je ne parle même pas de mon expérience de ChatGPT, qui a mélangé des articles et ne s’est pas gêné pour en inventer d’autres quand je l’ai interrogé sur le Code du patrimoine. Peut-être que le cerveau humain n’est pas si déficient que ça, finalement ? »

Pas si déficient… mais menacé de déclassement : en août dernier, Microsoft a publié la liste des quarante métiers les plus impactés par la déferlante IA. Classement des historiens ? Deuxième, derrière les traducteurs, bien avant les chargés de comptes bancaires ou les agents de billetterie de voyage. Faut-il se dépêcher d’inscrire la discipline au patrimoine mondial en péril et la profession dans la liste des espèces en voie de disparition ?

« On n’en est pas encore là, estime Guillaume Mazeau, professeur à la Sorbonne et spécialiste de la Révolution, mais le raz-de-marée IA est évident, d’où le besoin de construire des digues. Car l’efficacité incontestable de l’intelligence artificielle s’accompagne de sérieux malentendus. Le premier d’entre eux est l’utopie selon laquelle, grâce à elle, une reconstitution exacte du passé — son « clonage », en quelque sorte — serait enfin devenue possible. On pourrait revivre ce qu’ont “vraiment” vécu les insurgés du 14 juillet 1789, par exemple. Or tout historien sait que l’épaisseur du vivant lui échappe, que les émotions vécues par les acteurs et témoins d’épisodes clés de l’histoire ne pourront jamais être reproduites à l’identique. Le problème est que dans l’époque de forte inflation mémorielle que nous traversons, où la concurrence des récits est féroce, son hyperréalisme fait de l’IA générative une arme redoutable sur le plan idéologique. »

Un enjeu politique

L’enjeu n’est donc pas seulement technologique pour l’histoire : il est politique. La possibilité que cette machine à fabriquer des récits au kilomètre, gratuitement et sans garde-fous, noie la discipline dans un grand n’importe quoi, n’est pas à écarter. Or c’est l’objectif affiché de la guerre culturelle lancée par les « ingénieurs du chaos » (1). Tous les régimes illibéraux en train de pousser comme des champignons sur la planète ont pris l’Histoire pour cible afin de saper la démocratie dans ses fondations.

Nier l’existence des chambres à gaz ? Faire de l’esclavage un détail de l’histoire des États-Unis ? De Mussolini l’ami de la liberté et du maréchal Pétain le premier défenseur des Juifs en 1940 ? Ce « bullshit » négationniste existait déjà hier, bien sûr. Mais il prenait énormément de temps à fabriquer et à diffuser. Les historiens pouvaient organiser la riposte. Désormais, fabriquer un énorme mensonge hyperréaliste et le faire entrer sans douleur dans les têtes est un jeu d’enfant grâce au couplage IA-réseaux sociaux.

Fabriquer du faux à profusion

« Il y a trois ans, on pouvait encore distinguer une photo historique d’une image fabriquée par l’IA », témoigne François Vautier, réalisateur de Champ de bataille, impressionnant moyen métrage immersif qui plonge le spectateur dans l’enfer des tranchées de la Grande Guerre. « C’est devenu plus compliqué depuis, et demain ce sera impossible. Prenez les photographies du Débarquement réalisées par Robert Capa. Pendant quatre-vingts ans, on en a recensé onze. Aujourd’hui, vous en trouvez plusieurs milliers en ligne… Et je vous défie de faire la différence entre les vraies et les fausses. »

Fabriquer du faux à profusion. Et, dans le même temps, effacer tranquillement le vrai en supprimant certains programmes universitaires, en interdisant l’enseignement des périodes sombres de l’histoire à l’école primaire ou en retirant des bibliothèques les manuels soupçonnés de « wokisme » : c’est le négationnisme 2.0 qui sévit aujourd’hui même aux États-Unis.

Celui qui rappelle l’angoissant slogan de 1984, le roman de George Orwell : « Qui contrôle le passé contrôle le futur. Qui contrôle le présent contrôle le passé. » Dans 1984, le travail du « héros », Winston Smith, consistait à contrôler ce passé en réécrivant l’histoire en continu pour qu’elle reflète toujours la ligne — parfois changeante — du Parti. Avec l’IA générative, plus besoin de Winston : le passé se réécrit tout seul, promptement, en un seul clic. Et il se consomme chez soi sans modération (en tout cas, pas la modération des historiens).

« De quelle histoire, ou de quelles histoires, avons-nous besoin, aujourd’hui, face à la fragilisation de la démocratie ? » s’inquiète l’historien Jean-Frédéric Schaub dans un essai qui vient de paraître, Le passé ne s’invente pas. Face à la déferlante, certains chercheurs ont décidé de répondre sans ambiguïté : pour eux, ce sera une histoire sans IA.

« Nous, membres de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) et de l’éducation nationale (EN), déclarons adopter une posture d’objection de conscience face au déploiement des technologies d’IA générative (IAg) dans nos institutions », affirment les trois cents premiers signataires du Manifeste pour l’enseignement supérieur et l’éducation nationale.

Avant d’expliquer : « Face à un phénomène qui nous dépasse mais dont nous savons qu’il est mortifère, nous choisissons d’opposer un refus net, indiscutable et politique parce qu’il est partagé : nous ne les utiliserons pas, à moins d’y être expressément contraintes, dans nos cours, dans nos communications, dans nos recherches, dans nos activités administratives. Nous refuserons, autant que nos situations individuelles nous le permettent, de participer à des projets ou à des activités qui les mobilisent. »

D’accord pour utiliser l’IA, donc, mais refus catégorique de toucher à l’IA générative, celle qui permet de produire textes, images et sons sur commande. Simple principe de précaution contre une histoire louche, sans auteur mais pas sans idéologie ? « L’IA générative est une boîte noire, constate l’historien Pierre Singaravélou (qui ne fait pas partie des signataires). Elle ne cite pas ses sources, elle n’explique pas ses choix. Or, expliquer d’« où » il parle et toujours replacer ce qu’il affirme dans un contexte — sans pour autant prétendre à la neutralité — sont des réquisits absolus pour l’historien sérieux. »

La neutralité ! Michelet lui-même confessait une part de subjectivité dans ses travaux — « De quoi l’histoire est-elle faite, écrivait-il, sinon de moi ? » —, mais cette conscience change tout. Et de conscience, l’IA générative n’en a point… même si elle la mime fort bien : « Quelles sensibilités a-t-elle brassées, dans quelles archives, récentes ou anciennes, est-elle allée fouiller ? demande Singaravélou. Personne ne le sait — pas même elle. »

Pégase ailé, cheval de Troie ? Il est peut-être trop tôt pour trancher… et peut-être l’IA générative est-elle finalement un croisement des deux. L’animal galope en tout cas à une vitesse vertigineuse, sommant chacun de faire des choix devant le spectre d’une autre histoire, récit sans auteur, efficace, séduisant et… suspect.

Les photographies qui accompagnent ce papier ne sont pas de vraies photographies mais des images réalisées à l’aide d’une intelligence artificielle par le plasticien américain Phillip Toledano. Elles ont été conçues comme si elles avaient été tirées d’une pellicule retrouvée du mythique photoreporter Robert Capa, rare témoin du Débarquement en Normandie. Dans cette commande du festival de photographie Planches Contact de Deauville (en 2024, à l’occasion du 80e anniversaire du D-Day), l’artiste crée des images publicitaires beaucoup plus proches de la propagande, de l’héroïsation du soldat et de ce que nous aurions aimé croire que de celles de Robert Capa : onze images dont les imperfections disent, avec la subjectivité du photographe, la vérité d’une situation, et donnent à voir le chaos, la peur mais aussi le courage de ceux qui étaient au cœur de l’action en ce matin du 6 juin 1944.

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Note

1 Les Ingénieurs du chaos, de Giuliano da Empoli, 2019.

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