Data centers

Une carte exclusive des sites en projet

https://reporterre.net/Un-data-center-construit-p

Alimenter et refroidir les serveurs des data centers nécessitent beaucoup d’électricité. – © Bastien Ohier / Hans Lucas / Hans Lucas VIA AFP

La France se rêve en Eldorado de l’intelligence artificielle, mais les centres de données qu’elle attire ont un impact important. Un collectif marseillais publie la carte inédite de ces projets XXL et des oppositions locales.

Au Bourget, un centre de données de 35 000 m² pourrait bientôt consommer le double de l’électricité de toute la ville. En Alsace, ce sont 35 hectares de terres agricoles, dont 11 cultivés en bio qui vont être bétonnés pour faire tourner des serveurs Microsoft.

Les centres de données dédiés à l’intelligence artificielle sont des projets industriels d’un genre nouveau, encore largement méconnus malgré leur croissance rapide partout en France.

Le collectif marseillais Le nuage était sous nos pieds, qui lutte contre les impacts sociaux, écologiques et politiques des infrastructures du numérique, a identifié 348 data centers existants et 45 data centers actuellement en cours de déploiement à travers la France : 26 annoncés, 11 en cours d’instruction par les services de l’État et 8 en cours de construction.

Ce travail de cartographie, qui a nécessité de croiser les différentes sources ouvertes (communiqués de presse, cadastre, documents légaux déposés lors des enquêtes publiques), n’avait jamais été fait avec ce niveau de détail.

Des centres de plus en plus voraces en électricité

Ce n’est pourtant pas la communication qui manque autour de ces projets présentés comme une aubaine pour l’attractivité et la souveraineté de la France. Le gouvernement déploie des efforts importants pour attirer sur son sol la nouvelle génération de centres de données, appelés « hyperscales », de plus en plus gros et de plus en plus voraces en électricité.

Un article de la loi simplification de la vie économique, en attente d’un vote définitif au parlement, prévoit ainsi d’accélérer les délais des enquêtes publiques et de sortir les centres de données de la comptabilisation des surfaces artificialisées, en leur attribuant d’office le statut de projets d’intérêt national majeur.

63 sites favorables à l’implantation de centres de données ont également été identifiés par le gouvernement. Pour accélérer le raccordement au réseau électrique, qui peut prendre plusieurs années, certains seront livrés « clé en main » — c’est-à-dire déjà branchés — aux géants de l’informatique (en orange sur la carte).

1,7 fois la consommation électrique de la France

Mais cette abondante communication s’accompagne d’une forte opacité sur les détails et l’implantation précise de ces infrastructures XXL. Pour 37 des centres « clé en main », le gouvernement continue de tenir leur localisation secrète, dénonce le Nuage était sous nos pieds.

Leur impact n’est pourtant pas négligeable. Alimenter et refroidir les serveurs nécessitent beaucoup d’électricité. « Les centres de données sont parmi les infrastructures les plus concentrées spatialement et intensives énergétiquement », écrit l’agence de la transition écologique (Ademe) dans une étude publiée le 6 janvier à ce sujet.

Lire aussi : Data centers : des milliards d’euros d’investissements en France

L’intelligence artificielle consomme déjà dans le monde autant d’énergie que la Bretagne et pourrait avoir besoin, dans à peine cinq ans, d’une quantité d’électricité équivalente à 1,7 fois celle de la France.

« Il n’est plus rare de recevoir des demandes à hauteur de 100 à 200 MW, soit une fourchette équivalente à celle de la consommation électrique entre la ville de Rouen et la ville de Bordeaux », écrivait RTE, le gestionnaire du réseau électrique, en mai. Les demandes de raccordement reçues par l’organisme représentent une puissance équivalente à 7 réacteurs nucléaires (9 GW).

Une énergie captée aux dépens de la transition

« Si rien n’est fait, la consommation électrique des centres de données pourrait être multipliée par 3,7 en France d’ici 2035 et multipliée par 4,4 si on tient compte de leur consommation importée pour répondre aux usages des Français », écrit l’Ademe dans son étude. La consommation pourrait même être 10 fois supérieure à aujourd’hui en 2050 [1].

Pour l’heure, l’électricité est abondante en France. Les besoins n’ont pas augmenté aussi vite que prévu, à cause du retard pris par la transition des énergies fossiles vers l’électricité dans le domaine des transports, du chauffage résidentiel ou l’industrie.

Mais l’IA risque de capter une grande partie de l’électricité nécessaire à la transition énergétique. « Les trois data centers installés dans le grand port de Marseille utilisent l’électricité qui aurait pu servir à l’électrification des navires de croisière à quai et aux bus électriques », dénonce le collectif Le Nuage était sous nos pieds.

L’autre enjeu qui a fait naître localement plusieurs mobilisations, c’est la taille de ces centres et la bétonisation des sols qu’ils engendrent. Ils s’installent en périphérie des villes, là où le foncier est peu cher. Ils privilégient les anciens sites industriels en reconversion, car ils sont déjà raccordés au réseau électrique. Mais les 26 sites « clés en main » dont la localisation a été révélée par les médias Contexte et Politico en juin 2025 « couvrent plus de 1 100 hectares répartis à travers la France, dont 827 hectares sur lesquels il n’y a pas encore de construction », écrit le collectif.

Les mouvements d’oppositions se forment localement en coalition, autour de France Nature Environnement, du Mouvement national de lutte pour l’environnement, de riverains, élus ou associations écologistes.

« Il y a différents types de luttes, parce qu’on peut s’emparer du problème sous différents angles. Certaines associations s’inquiètent de l’impact territorial direct des data centers, d’autres dénoncent leur consommation en eau ou le risque de pollution atmosphérique. D’autres encore s’en saisissent pour ce qu’ils représentent, les usages qu’ils permettent ou l’extractivisme minier induit par la construction de serveurs », explique Max, du Nuage était sous nos pieds.

« Il y a urgence à réagir car les choses vont très vite »

Le collectif dénonce des « infrastructures de la domination, au service de puissances impérialistes ». L’IA est financée et développée par un petit nombre d’entreprises privées, les seules suffisamment armées financièrement pour construire ces gigantesques usines à serveurs informatiques.

« Ce sont les débuts d’une industrie. Il y a beaucoup de laisser-faire et aucun réel débat, même si l’explosion des besoins en électricité rend désormais visibles les enjeux. Il y a urgence à réagir car les choses vont très vite », dit le collectif à Reporterre.

Lire aussi : Data centers : leur consommation d’eau va exploser

Parmi les cinq scénarios étudiés par l’Ademe, l’un vise à imaginer ce que seraient des « politiques publiques de rupture » capables de faire baisser la consommation des centres en France d’ici à 2050.

Elles consisteraient, selon l’agence, à réserver l’intelligence artificielle à des domaines critiques comme la santé, le climat, la défense ou la recherche ; revenir à « une numérisation raisonnée » grâce à des alternatives basses technologies (comme les guichets physiques pour les démarches administratives ou une mutualisation du matériel informatique). Mais aussi à une réduction des écrans publicitaires et des réseaux sociaux et à un moratoire sur la construction de centres de données.

** **

Lire aussi : Cuves de fioul et groupes électrogènes : la pollution cachée des data centers