Éloge du papier à l’heure du déluge numérique

Comment dissiper le brouillard de données, de nouvelles, d’images qui grésille sans trêve sur nos écrans ?

Une méthode révolutionnaire, quoique vieille de deux millénaires, pourrait bien offrir un asile aux déserteurs de la guerre de l’attention. Ses vertus stupéfient ses usagers ; son pouvoir affole la Silicon Valley.

Attention, voici un texte hors du temps, des flux et du tourbillon numérique. Sa construction n’obéit pas aux nouvelles règles adoptées par les journalistes, blogueurs, influenceurs, éditeurs pour tenter de survivre à la guerre de l’attention qui sévit sur les écrans. On entamera sa lecture sans connaître le nombre magique qui désormais précède la première phrase du moindre article en ligne, celui des minutes requises pour le parcourir. Son message principal ne crépite pas dès l’accroche pour imprimer les rétines, avant que celles-ci ne papillonnent ailleurs, comme lorsqu’elles survolent une page Web.

À l’aide d’un instrument de suivi oculaire, l’expert en ergonomie informatique Jakob Nielsen a établi que « le schéma de lecture dominant ressemble à un F. Les lecteurs ont tendance à commencer dans le coin supérieur gauche, puis à parcourir toute la page vers la droite. À mesure qu’ils descendent dans la page, ils regardent de moins en moins ce qui se trouve sur le côté droit ». Cinquante-quatre secondes : c’est le temps moyen passé sur une page Internet, mais la moitié des visites s’interrompent avant dix mouvements de trotteuse ; quant à la durée moyenne d’une visite sur un site d’information, elle ne dépasse pas… deux minutes. Si la longueur du propos implique de scroller, le visiteur tend à décrocher. D’autant que la multiplication des notifications sur son smartphone l’incite à consulter ses messageries qui débordent, à répondre à un texto, à débobiner le fil infini d’Instagram ou de TikTok. Même les liens hypertextes, joyaux du format numérique qui ouvrent un accès-gigogne à une connaissance illimitée, dégradent en définitive la compréhension : « La prise de décision supplémentaire et le traitement visuel requis pour naviguer d’un lien à l’autre augmentent la charge cognitive des lecteurs, sollicitant une capacité de mémoire qui dépasse peut-être leurs aptitudes », conclut une revue des études sur le sujet.

Du « temps de cerveau humain disponible » que l’ancien président-directeur général (PDG) de TF1 Patrick Le Lay se vantait en 2004 de vendre à Coca-Cola à la mise aux enchères scientifique des consciences orchestrée par les plates-formes numériques, l’économie des médias n’a pas fondamentalement changé de nature, ni d’objectif. Mais le rythme de l’information a connu une accélération vertigineuse.

Et les tâtonnements de l’Audimat pour cibler des audiences grossièrement découpées (la fameuse « ménagère de moins de 50 ans » chère aux publicitaires des années 1990) ont cédé la place à une individualisation raffinée du message grâce à l’extraction des données personnelles. Ces dernières alimentent les algorithmes qui déterminent statistiquement ce qu’il faut donner à voir, à lire et à entendre à chaque utilisateur pour qu’il reste le plus longtemps possible connecté à la plate-forme. Disputée, débitée en confettis, désintégrée en bribes de sons, morceaux d’images, fragments de mots, la collecte d’informations se trouve découplée des conditions qui permettent de lui donner du sens : la lenteur, la continuité, l’échappée belle de l’esprit. Au-delà de celui passé sur les écrans, l’ensemble des temps sociaux subissent ce déchiquetage destructeur.

« Stupides, ignorants, malveillants, calomnieux »

Confrontés au déluge de données et à l’impossibilité de tout assimiler, les humains réagissent de diverses manières. Au XVIe siècle en Europe, la popularisation de l’imprimerie, l’abordage du Nouveau Monde et la redécouverte des auteurs de l’Antiquité provoquent un raz de marée éditorial. « Existe-t-il un lieu sur Terre qui échappe à ces nuées de nouveaux livres ? », se lamente l’humaniste Érasme — lui-même auteur prolifique — en 1525, dans un commentaire sur le proverbe « se hâter lentement ». « Leur nombre même est un sérieux obstacle à l’apprentissage », peste-t-il, car « ces distractions détournent l’esprit des hommes de la lecture des auteurs anciens ». Et le théologien néerlandais de fulminer comme s’il venait de passer une heure sur X : les imprimeurs déchaînés « couvrent le monde de pamphlets et de livres stupides, ignorants, malveillants, calomnieux, fous, impies et subversifs ; le flot est tel que même des choses qui auraient pu faire du bien perdent toutes leurs vertus ». On perçoit la même réprobation chez le réformateur Jean Calvin, irrité par « cette forêt confuse de livres », et, un siècle et demi plus tard, chez le premier biographe de René Descartes, Adrien Baillet (1649-1706) : « Nous avons des raisons de craindre que la masse de livres qui augmente chaque jour de manière prodigieuse ne fasse sombrer les siècles à venir dans un état aussi barbare que celui des siècles qui suivirent la chute de l’Empire romain. » Entre le début du XVIe siècle et la fin du XVIIIe, le nombre de titres publiés à Londres est multiplié par cent cinquante. Mais, plutôt que de dresser un bûcher décadent façon Sardanapale, les savants contournent la surabondance par l’organisation méthodique du savoir. C’est le temps des almanachs, des anthologies, des encyclopédies, des manuels, mais aussi des bibliographies, des index thématiques…

Au début du XXIe siècle, le marché réagit à l’information algorithmique d’une tout autre manière. Il ne s’agit plus de dompter le chaos des flux comme au XVIIIe, mais d’accélérer leur absorption par diverses techniques de gavage automatisé. Plates-formes et réseaux sociaux proposent la lecture des contenus à vitesse rapide (× 1,5 ou × 2), ce qui multiplie d’autant l’ingestion des annonces. Une kyrielle de services comme Power Reader, Spreeder, Outread, Speed Reader, ReadQuick, Reedy promettent de « lire trois fois plus vite que d’habitude » grâce à une « méthode qui consiste à concentrer votre regard sur de petits morceaux de texte à la fois », ou grâce à « une option de surlignage automatique des mots pour faciliter la consommation de contenus ». SmartNews «  compile des infos de plusieurs sources en des résumés concis, ce qui te permet de rester informé sans te sentir dépassé » ; Inshorts synthétise les « meilleures actualités nationales et internationales, résumées en soixante mots maximum » ; Briefly, « un service intelligent », « résume les points essentiels de manière claire tout en les classant automatiquement par thèmes ». Pour le dire en moins de dix mots : le marché répond au « trop » par le « encore plus ». Parce qu’il implique une continuité de l’attention, tout texte long fait figure d’obstacle.

Un à un, les « éditeurs de contenus », comme on appelle désormais les métiers consistant à remplir les tuyaux plutôt qu’à nourrir les esprits, rendent les armes. Publier davantage d’articles pour être référencé, offrir à picorer des titres accrocheurs et des « points à retenir », suivre le rythme des chaînes d’information en continu et de TikTok, se pavaner sur Twitch pendant des heures… : ces recettes déjà éculées scandent depuis longtemps l’ordinaire des journaux en ligne. Mais l’essentiel est ailleurs. Avec ses indicateurs de popularité et de viralité, l’information algorithmique induit une transformation plus insidieuse de la ligne éditoriale, analogue à celle observée après la privatisation de TF1 en 1987 sous l’effet de la course à l’audience. Une enquête récente a détaillé le processus à l’œuvre à partir du cas de la chaîne Brut, un média en ligne doté d’une vraie rédaction, lancé en 2016 pour diffuser des vidéos de qualité sur les réseaux sociaux à destination d’un public jeune peu familier du journalisme traditionnel.

« Les métriques de consultation se substituent, en partie, au travail de définition d’une ligne éditoriale », conclut l’auteure, l’enseignante-chercheuse Aurélie Aubert, après avoir passé au crible près de trois ans de production (novembre 2016 – mai 2019), soit 828 vidéos. Au fil du temps, les thèmes « société » se multiplient, tandis que la proportion de sujets « économie » décroît. Les questions environnementales (219 occurrences sur 828), bien souvent traitées au prisme des attitudes individuelles écoresponsables de la vie quotidienne, prennent la tête du classement, quand les mouvements sociaux, qui ne recueillent ni les faveurs des métriques ni celles des annonceurs, n’inspirent que 15 sujets, dont 11 sur les « gilets jaunes ».

Parce qu’elle suscite un plus fort « taux d’engagement » (le nombre d’interactions — likes, partages, commentaires — divisé par le nombre de vues), et donc une meilleure monétisation, la personnalisation s’accroît au point de s’imposer comme l’angle majoritaire : elle concerne 1 % des premiers sujets diffusés par Brut fin 2016, contre plus de 49 % au printemps 2019. Ainsi, au fil des mois, la chercheuse voit se multiplier « des vidéos incarnées par des personnalités connues du grand public ou des anonymes qui racontent leur histoire, leurs difficultés, mais aussi la manière qu’ils ont eue de les surmonter, et pointent du doigt l’incurie des politiques ». Exemple : « Harcelé à l’école, Jonathan Destin a tenté de mettre fin à ses jours en s’immolant par le feu à 16 ans. Aujourd’hui, il raconte ce qui l’a poussé à commettre ce geste. » Soumise aux contraintes spécifiques de l’image, la trajectoire de Brut présente une courbure sans doute plus accentuée que celle des médias écrits. Mais l’effet disciplinaire des indicateurs s’exerce aussi sur l’orientation éditoriale des journaux imprimés. Lesquels ont embauché depuis quinze ans des cohortes d’« animateurs de communautés » qui, sous prétexte de faire rayonner les titres sur les réseaux sociaux, travaillent en définitive à enrichir les plates-formes, au propre — en accroissant leur valeur boursière — comme au figuré — en y injectant du contenu.

Car sortir du moule revient bien souvent à risquer la ruine. Lorsqu’en 2017 Facebook modifie l’algorithme de son fil d’actualité au détriment de l’information politique afin de maximiser le « taux d’engagement », le changement affecte davantage les titres de gauche. L’audience en ligne du mensuel américain Mother Jones s’effondre, et la petite entreprise pâtit d’un manque à gagner de 400 000 à 600 000 dollars par an, selon sa directrice — une somme considérable pour la fondation à but non lucratif qui édite le titre. En 2022-2023, Meta atténue encore la visibilité des actualités sur sa plate-forme et décide de « ne plus les amplifier » sur son nouveau service Threads, axé sur les textes. Peu après, le nombre de lecteurs venant de Facebook est divisé par… 83. « Quand les plates-formes empêchent vos abonnés de voir une grande partie de votre contenu — ce que signifie “ne plus amplifier” —, cela veut dire que les éditeurs ne peuvent pas entrer en contact avec leurs abonnés ou leurs donateurs. (…) C’est pour cela que les États-Unis perdent deux journaux par semaine, et que cette année [2023] a été marquée par des licenciements incessants dans les médias» Mother Jones n’a pas modifié sa ligne.

Le Monde diplomatique non plus. D’ailleurs, nous voici au onzième paragraphe d’un texte continu, sans option de « résumé intelligent » ni mots clignotants. Lectrice, lecteur, êtes-vous encore là ? Si oui, c’est peut-être parce que notre journal présente cette caractéristique devenue rare : il demeure très majoritairement lu sur papier. On compte ainsi 85 000 abonnés à la version imprimée, et 25 000 à notre application délicieuse, qui en reproduit le sobre classicisme. Pareille singularité se comprend : notre mensuel publie des articles longs, exigeants. Or toutes les études qui comparent depuis trente ans les vertus de la lecture sur écran et sur papier, menées aux États-Unis, en Autriche, en Allemagne, en Israël ou en Espagne, convergent vers la même conclusion : les lecteurs manifestent une concentration plus soutenue, une meilleure compréhension et une mémorisation plus durable des textes complexes lorsqu’ils sont imprimés.

Le pionnier de l’école électronique fait volte-face

Qu’il s’agisse de la mémoire spatiale, qui facilite la possibilité de revenir en arrière pour vérifier et que perturbe la réorganisation permanente des écrans selon leur format, du confort et de la fatigue oculaire, de la faculté d’annoter, souligner, cocher, corner pour mieux assimiler, de la distraction induite par le support lui-même, le papier l’emporte haut la main. Au point que la Suède, qui avait tout misé sur une pédagogie par la technologie, a décidé en 2023 d’interdire l’usage des outils numériques à l’école pour les jeunes enfants et de revenir aux livres de cours imprimés ainsi qu’à l’écriture manuelle. La généralisation de l’intelligence artificielle dans les salles de cours renforce cette tendance et dessine une nouvelle fracture sociale : les parents des classes cultivées insistent pour que leur progéniture reçoive un enseignement traditionnel — comme ces dirigeants de la tech qui interdisent à leurs enfants l’usage des services et des produits qu’ils vendent à la vile multitude.

Si le numérique facilite les échanges courts et informels, le papier conserve son statut de plus fracassante innovation en matière de communication des deux derniers millénaires. Ainsi que le notait dès 2007 le journaliste et écrivain américain William Powers, sa simplicité même nous empêche de le percevoir comme une technologie de pointe qui restera longtemps indépassable pour certains usages — telle la lecture du Monde diplomatique. L’accumulation des objections à la lecture sur écran oppose un démenti cinglant à la stratégie de bascule numérique adoptée par les éditeurs de presse depuis la fin des années 2000, au nom d’un principe idéaliste : « Ce sont les mots, les images, les idées, les notions et le contenu que nous produisons qui importent, et non le support sur lequel ils sont véhiculés », expliquait dès 2000 Daniel Okrent, une figure du New York Times. Mais les usages sociaux d’un médium ne se réduisent pas au message. Ouvrir un journal comme le nôtre à la terrasse d’un café, recevoir le sourire complice d’un voisin dans un train, laisser traîner un exemplaire dans un lieu public ou le brandir dans un cortège : ces gestes, ces engagements ne s’envisagent pas sous une forme dématérialisée.

C’est peut-être que le papier ouvre un imaginaire infiniment plus profond que la simple fonction de support d’écriture. Le journal imprimé symbolise la reconquête de la curiosité, la maîtrise de notre concentration, une disposition à « se hâter lentement », une résistance au vol des informations personnelles et aux effractions de la vie privée qu’implique en régime de marché l’usage des appareils connectés. À l’ère de l’information algorithmique, le papier ne contrôle pas son lecteur, ne capture pas son temps, ne pirate pas ses émotions. Il ne se fraye pas un chemin statistique à contre-courant de notre volonté : il exige au contraire un effort, la manipulation de sa maquette demande parfois même quelques contorsions. Quand sa lecture inspire une idée, une analogie, une mise en perspective, une colère, une action, on le pose, on s’arrête, on réfléchit. C’est le support d’une souveraineté recouvrée sur les objets de notre attention et, partant, de nos mobilisations. Ainsi l’éloge du papier ne traduit-il pas une réaction conservatrice, mais un mouvement rationnel et une nécessité politique.

Si la civilisation de l’imprimé coexistera sans doute longtemps avec celle du pixel, le sort du journal papier demeure plus qu’incertain. Happés par les informations qui défilent, souvent gratuitement, sur leurs écrans, les lecteurs fuient les marchands de journaux, dont les ventes s’effondrent. En France, sur les 199 magazines recensés par l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), plus de 150 ont vu leur diffusion payante baisser entre juillet 2024 et juillet 2025. Sur les onze premiers mois de l’année 2025, les ventes au numéro du quotidien Le Monde ont fondu de 15,3 %, celles du Figaro de 13,3 % ; Le Nouvel Obs affiche une baisse de 17,7 %, Télérama de 11,7 %… Pour masquer la bérézina, les titres gonflent artificiellement leur portefeuille d’abonnés numériques à coups de promotions qui fleurent la liquidation (« offre exceptionnelle Libé Friday, 2 ans pour 50 euros », soit moins de 10 centimes par jour). Mais le subterfuge ne compense pas les pertes générées par la diminution des ventes papier, et les suppressions de postes se multiplient : au Parisien, au Point, au Courrier picard, à La Montagne, au sein du groupe CMI (Marianne, Franc-Tireur, Elle…), chez Prisma Presse (Télé-Loisirs, Voici, Géo, Femme actuelle…), etc. Aux États-Unis, 136 journaux ont mis la clé sous la porte en 2024, faisant disparaître 7 % des emplois du secteur. L’hécatombe de titres conçus pour étendre l’influence de leurs propriétaires ne menace guère le pluralisme, mais elle renforce les positions de l’information algorithmique et accentue encore le dépeuplement des maisons de la presse. Cet effet de bord nous touche de plein fouet.

La joie du temps retrouvé favorise la lenteur

Le Monde diplomatique bénéficie d’une solide santé financière. Mais l’érosion des ventes au numéro ne l’épargne pas. En 2025, le nombre d’exemplaires de notre mensuel achetés chez les marchands de journaux a baissé d’environ 6 %, tandis que les abonnements à la version imprimée se tassaient (— 1,6 %). Cette moyenne cache une amplitude qui, depuis quelques années, s’est considérablement accrue entre les « mauvais mois » et les « bons ». Et qui traduit autant la morosité politique que le rythme intenable de l’actualité. En juillet et plus encore en août, quand nombre de lectrices et de lecteurs s’éloignent de leurs écrans et délaissent leurs obligations quotidiennes, le temps retrouvé provoque une ruée vers les maisons de la presse. Les acheteurs du Monde diplomatique sont alors deux fois plus nombreux qu’en décembre, quand la course contre la montre, l’atmosphère maussade et le souci du porte-monnaie les éloignent des kiosques. Le péril n’est pas imminent, mais la multiplication des mois creux, l’irrégularité croissante des ventes et la fragilisation du réseau de diffusion dessinent une tendance qui, si elle devait se prolonger, finirait par peser lourdement sur l’équilibre du journal. Le Monde diplomatique existe tant qu’il est tenu, prêté, laissé sur une table puis repris ailleurs. Le faire vivre tient à des gestes simples : s’abonner, l’acheter, l’offrir, le faire connaître, le faire découvrir à un proche chez un marchand de journaux…

Seul sur sa ligne de crête éditoriale dans l’univers des médias traditionnels, notre journal a vu s’épanouir dans les recoins de la Toile un nombre croissant d’émissions, de podcasts, de textes qui privilégient aussi le temps long et la mise en perspective, sans d’ailleurs toujours partager nos orientations. Si la promesse d’Internet, celle d’une grande désintermédiation aussi puissante que le fut la Réforme au XVIe siècle, a été balayée par l’émergence des géants de la tech et le chancre de l’information algorithmique, elle a tout de même secoué l’ordre ancien. Car ce système qui fournit à chacun ce qu’il croit désirer voir ou entendre permet également à tous d’émettre des opinions. Lesquelles ne se hiérarchisent plus en fonction du statut des auteurs mais de la viralité du propos — et de sa capacité à cliver. En moins d’une décennie, l’architecture verticale du débat public qui reposait sur le prestige de la parole experte, médiatique et politique a vacillé. Mais les classes dirigeantes s’exaspèrent et sonnent l’heure d’un retour à l’ordre.

Désormais élevés au rang de problème politique, sanitaire et de sécurité, les réseaux sociaux font l’objet d’une surveillance accrue des pouvoirs publics européens. En matière numérique, le Vieux Continent demeure une colonie américaine. Ses gouvernants n’ont jamais envisagé de produire une information soustraite aux forces du marché ni de construire des infrastructures indépendantes de celles de la Silicon Valley. Contraints de jouer le jeu pour ne pas paraître dépassés, ils se trouvent réduits à réguler l’existant et à colmater les brèches que la liberté d’expression en ligne a ouvertes dans le statu quo. C’est en partie le sens du combat des dignitaires politico-médiatiques contre la « désinformation ». Priorité européenne depuis le vote pour le Brexit en juin 2016 et le succès électoral de M. Donald Trump cinq mois plus tard, cette bataille menée au prétexte de la prolifération, indéniable, de contenus délirants ou mensongers vise à instaurer un régime de « censure bienveillante » : il s’agit de prémunir ces grands enfants d’utilisateurs de l’influence pernicieuse que pourrait exercer sur eux la libre communication des pensées et des opinions. L’épidémie de Covid-19 en 2020, la guerre en Ukraine depuis 2022, les massacres du 7 octobre 2023 et la guerre israélienne à Gaza ont intensifié le mouvement.

De l’interdiction de chaînes russes en 2022 (mais pas de leurs homologues israéliennes au moment où, l’année suivante, elles légitimeront les massacres de civils à Gaza) au recours à des « signaleurs de confiance » chargés de repérer et de dénoncer les « contenus présumés illégaux » dans le cadre du règlement européen sur les services numériques, du projet récurrent de passer au crible l’ensemble des communications privées européennes, y compris les messageries chiffrées, à la volonté du président français de « tout faire pour que soit mis en place un label » professionnel des sources d’information fiables : un empilement de mesures voudrait rendre illégaux ou invisibles des points de vue — tantôt farfelus, tantôt vrais, parfois détestables — qui contredisent la ligne officielle.

Une « censure bienveillante » de Bruxelles

Ces campagnes officielles de rectification idéologique produisent leurs effets. Durant la guerre à Gaza, Facebook et Instagram ont tripatouillé leurs algorithmes pour limiter la portée des médias palestiniens, comme l’a montré une enquête de la British Broadcasting Corporation (BBC, 18 décembre 2024), et X affiche un biais pro-israélien si prononcé qu’il a suspendu son propre robot conversationnel, Grok, après que ce dernier a écrit que l’armée israélienne commettait un « génocide » à Gaza avec la complicité américaine. En Europe, les dirigeants roumains soutenus par la Commission européenne ont annulé un scrutin présidentiel pour cause d’influence étrangère par le truchement de TikTok. La « censure bienveillante » s’opère bien sûr au nom de valeurs indiscutables (lutte contre la pédophilie, l’antisémitisme, les propos haineux) ou d’impératifs de sécurité.

Un humour involontaire pousse les censeurs à affubler leurs outils de dénominations orwelliennes : le « “bouclier européen de la démocratie”, afin de mieux lutter contre la manipulation de l’information et les ingérences étrangères en ligne », le « Centre européen pour la résilience démocratique » qui doit « réunir toute l’expertise et toutes les capacités des États membres et des pays voisins », sur le modèle de Viginum (service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères) en France ou de l’Agence suédoise de défense psychologique. Ou encore le « bouclier pour l’information », mis en place à Bucarest par France Médias Monde et Deutsche Welle, et justifié le 2 décembre dernier par un communiqué désarmant des deux chaînes : « Dans un contexte international qui voit les démocraties mises à l’épreuve, aggravé ces derniers mois après le désengagement américain dans le champ informationnel, notamment en Europe avec l’incertitude du financement de Radio Free Europe / Radio Liberty », l’urgence commande de suppléer à ces deux médias de propagande américaine, dont les équivalents russes ont été bannis des antennes européennes après l’invasion de l’Ukraine.

Ce corsetage idéologique des canaux jusqu’ici les moins régulés entend protéger les populations non seulement des interférences russes mais aussi des clivages politiques trop marqués. « La haine et la polarisation constituent des menaces pour les valeurs et les droits fondamentaux de l’UE [Union européenne] et compromettent la stabilité de nos démocraties », a expliqué M. Michael McGrath, commissaire pour la démocratie, la justice, l’État de droit et la protection des consommateurs — un intitulé qui synthétise à lui seul la démocratie de marché bruxelloise peuplée de citoyens-acheteurs qu’une trop forte polarisation politique déstabiliserait. Simultanément, l’Union met en place un règlement européen sur la liberté des médias qui garantit les droits d’un journalisme traditionnel dont l’écrasante majorité des titres soutient les deux derniers piliers du projet européen : le marché et la perspective unificatrice d’une guerre contre la Russie.

Il y aura désormais moins de liberté pour les ennemis du libéralisme. Et qui défendra la libre communication des pensées et des opinions, alors que l’extrême droite occupe ce terrain et dénonce bruyamment l’institution d’un « ministère de la vérité » ? Ayant rebaptisé « liberté d’expression » le pouvoir des propriétaires d’imposer leur point de vue aux plates-formes et aux chaînes privées, X ou CNews promeuvent un « free speech » qui consiste à censurer ou à dénigrer quiconque se prononce en faveur de la Palestine, des mouvements LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et trans), de l’impôt, des syndicats, de l’antifascisme, du communisme, etc.

Au risque de doucher l’enthousiasme des dissidents numériques, qui croient trouver le salut politique dans la diffusion de formats pédagogiques accessibles en ligne, il faut rappeler que la quasi-totalité des infrastructures numériques pouvant se targuer d’une audience de masse appartiennent soit aux industriels américains qui se précipitaient en janvier dernier pour baiser l’anneau de M. Trump, soit à des États censeurs. Les uns et les autres parfois s’entendent. Quand la plate-forme TikTok a été jugée trop poreuse aux critiques d’Israël, le président américain a obligé son propriétaire à la vendre à un milliardaire proche de Tel-Aviv, provoquant un changement de ligne, mais pas de rythme. Pour lutter à armes égales, partisans et adversaires engagés dans chaque grande cause clivante s’accordent en effet sur la même tactique : « inonder la zone », saturer l’espace de nouvelles, de données, de démentis…

Un journalisme traditionnel qui capitule face aux exigences de l’audience numérique ; un cadre réglementaire européen qui évacue dans le même bain fausses informations, propos illégaux et opinions critiques : le destin d’une presse libre repose plus que jamais sur une refonte globale capable de soustraire l’information à l’enclume du marché comme au marteau de l’État. En attendant qu’un gouvernement manifeste pareille volonté, les réfractaires peuvent ouvrir sur le monde la fenêtre de papier que vous tenez entre les mains.

https://www.monde-diplomatique.fr/2026/01/BREVILLE/69172

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La propagande anti-papier a tellement formaté nos esprits que l’on croit en toute bonne foi mieux agir pour la planète en recevant un flot de publicités par Internet et en étant renvoyé.e automatiquement sur des plateformes, tout en oubliant l’énorme empreinte écologique de la fabrication et du fonctionnement des outils électronumériques. Le papier peut être recyclé six fois alors qu’un ordiphone dit « smart » n’est quasiment pas recyclable ! Nous voulons pouvoir garder la monnaie matérielle, les chèques, les billets de train, les places de cinéma, les manuels scolaires et les passeports… en papier. Nous voulons préserver l’usage millénaire du livre et du document papier qui fut le socle de nos civilisations et voulons conserver le contact humain. Nous tenons à pouvoir conserver une vraie vie sociale sans smartphone.