Enfants : tant d’écrans

Un article de Sciences Critiques

Et un autre : Le numérique est un moyen de sélection sociale

** **

L’inclusion de l’enfant dans le monde des adultes semble aller de soi : le tout-petit grandit, imite les adultes qui prennent soin de lui, et finit par s’intégrer au monde tel qu’il évolue. Mais comment développer chez l’enfant un esprit critique face à la technologisation outrancière de la vie ?

* *

L’OMNIPRÉSENCE du smartphone dans la vie quotidienne est un sujet de controverse majeur. Non seulement les smartphones transmettent-ils toutes sortes de « mauvaises » choses (fausses nouvelles, harcèlement, pornographie…), mais, de plus, lesdits smartphones n’existent que grâce à l’exploitation barbare d’enfants dans les mines du Congo, sans oublier les enfants d’Afrique de l’Ouest ou d’ailleurs, engagés dans le recyclage de produits électroniques. Or, la plupart des adultes mettent entre les mains de leurs enfants un matériel à la fabrication duquel ont pris part de jeunes esclaves – Fabien Lebrun, Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté, L’Échappée, 2025. .

Il est de bon ton de s’inventer toutes sortes d’excuses. Maintenir ses enfants en dehors du monde merveilleux de la technologie numérique serait synonyme d’ostracisation, et aboutirait à en faire des inadaptés sociaux, des attardés intellectuels et des inaptes économiques. Il serait facile de les préserver grâce au « contrôle parental » intégré à l’appareil. Enfin, en avançant peu à peu dans cet univers numérique magique, l’enfant acquerrait un esprit critique.

SMARTPHONISATION DE LA VIE

Si une part de chacun de ces arguments peut avoir quelque fondement, ils sont surtout très largement nuancés, voire contredits, par la réalité. Dès 2004, année de la création de Facebook, des jeunes de moins de treize ans se sont inscrits, sans le moindre obstacle, sur ce réseau « social », alors que cela était « interdit ». Ils sont aujourd’hui des millions de moins de treize ans à posséder leur compte sur un réseau social, plutôt TikTok que Facebook, et encore X, WhatsApp, Instagram, Snapchat ou Onlyfans – Il est impossible ici de citer tous les réseaux sociaux ou les sites qui « comptent » dans la vie des accros du monde digital. Pour des informations générales, voir par exemple le site de … Continue reading.

La moitié des jeunes Français de dix ans possèdent un smartphone – Évaluation du nombre de téléphones portables usagés stockés en France, Ecologic France,16 juin 2023.Empreinte du numérique : les prévisions (inquiétantes) de l’ADEME et l’Arcep aux … Continue reading ; l’âge auquel ils reçoivent leur premier appareil diminue sans cesse. La moitié des enfants de moins de douze ans ont déjà visionné un film pornographique sur le web, via leur ordinateur ou leur smartphone… Il n’est pas nécessaire de poursuivre ici la longue litanie de la réalité de la « smartphonisation » de la vie des enfants.

Pas d’écran avant 3 ans, des écrans limités de 3 à 6 ans, faire comprendre le net de 6 à 9 ans, se protéger de 9 à 12 ans, et liberté, avec des parents toujours disponibles, à partir de 12 ans. 

Du côté des adultes, nous sommes 13 % à ne pas posséder de smartphone, et 5 % à ne pas avoir de téléphone portable – ce dernier chiffre ne varie plus depuis plusieurs années – Voir la proportion d’individus disposant d’un téléphone mobile en France de 2005 à 2023 et le taux d’équipement en smartphone en France en 2023, selon la tranche … Continue reading. N’est-ce pas là l’explication principale de la pénétration du smartphone dans l’enfance : par l’imitation des adultes ?

En effet, les conseils pratiques concernant l’usage du smartphone sont légion. L’un des plus fameux, le « 3, 6, 9, 12 » postule : pas d’écran avant 3 ans, des écrans limités de 3 à 6 ans, faire comprendre le net de 6 à 9 ans, se protéger de 9 à 12 ans, et liberté, avec des parents toujours disponibles, à partir de 12 ans – Serge Tisseron, 3-6-9-12+ Apprivoiser les écrans et grandir, éditions Érès, 2024. . Est-il plausible qu’un enfant, en pleine phase d’imitation des adultes, renonce à imiter ses parents qui, en moyenne, passent plus de quatre heures et demie par jour sur un écran ? Qui sont joignables 24 heures sur 24 sur leur smartphone ? Qui répondent à la sonnerie de l’appareil, même en plein repas, et qui le consultent même aux toilettes ?

Il est, au minimum, hypocrite d’innocenter les adultes de l’attraction suscitée par le smartphone sur les enfants. Hypocrite, irréaliste et erroné, tout simplement. La solution est simple : pas de smartphone devant les enfants, mesure accompagnée d’une cure de désintoxication comme cela se passe, par exemple, avec la cigarette.

ROMPRE AVEC LA TECHNOLOGISATION DE LA VIE ENFANTINE

Le smartphone n’est pas le seul « danger technologique » qui guette les enfants dans les pays archiconnectés. À chaque âge, les technologies envahissent l’espace enfantin. Chaînes télé consacrées aux tout-petits et aux jeunes enfants, école qui se numérise peu à peu, intrusion de la pseudo « intelligence » artificielle. Ces incursion se produisent sans véritable débat, ou ne sont accompagnées que de simples poussées de prise de conscience à durée très limitée.

Or, la première « réalité » de l’entrée de l’enfant dans le monde et de son avancée vers l’âge adulte est pédagogique. L’enfant est, en effet, dès sa naissance, entouré d’adultes qui prennent soin de lui. « Pédagogie » signifie « conduire l’enfant » et la manière dont l’enfant se trouve « conduit » vers l’âge adulte, est déterminante : elle l’orientera vers tel ou tel choix de vie. Cependant, la pédagogie, n’est pas une science exacte et mathématique : tel comportement des adultes et des autres enfants qui entourent le jeune individu ne produit pas automatiquement tel résultat.

** **

Le numérique est un moyen de sélection sociale

Chargée de recherche en sociologie à l’INRAE, Clara Deville a publié en 2023 un ouvrage tiré de sa thèse intitulé L’État social à distance. Elle y questionne la dématérialisation dans l’accès aux droits du RSA des classes populaires rurales. Cette ethnographie révèle que le numérique, présenté comme une solution au non-recours, ne facilite pas l’accès au droit.

Sciences Critiques – D’où vient votre intérêt pour l’accès aux droits des populations rurales ?

Clara Deville – C’est une manière de prendre le contre-pied de travaux sur la question du non-recours. Cette démarche scientifique explore ce qu’il se passe autour des politiques de lutte contre le non-recours qui consistent, de manière paradoxale, à fermer des guichets, dématérialiser et passer à des agences sur rendez-vous. Cela m’a questionné sur l’accès aux droits sociaux là où il n’y avait plus de CAF, en milieu rural.

Quelles sont les conséquences du numérique sur les démarches pour bénéficier du RSA?

Le numérique dans les CAF existe depuis les années 1990. Ce n’est absolument pas nouveau et immatériel, puisque cela a des effets matériels concrets. C’est un mouvement de transformation et de rationalisation qui s’est poursuivi à l’occasion d’opportunités ouvertes par les politiques de lutte contre le non-recours. Il y a de nombreuses conséquences à la numérisation.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

La numérisation s’inscrit dans une démarche de gestion des institutions du social. Il n’y a pas d’autres usages du numérique que de faire des progrès gestionnaires. Le numérique est d’abord un outil au secours des institutions pour leur permettre de gérer la hausse de la demande de prestations – par exemple, l’arrivée de la gestion de la prime d’activité en 2016. C’est un ensemble de mécanismes et de conséquences issus des politiques d’austérité qui pèsent sur la répartition territoriale des compétences des travailleuses et travailleurs de la CAF, mais aussi sur les lieux d’accueil.

Pouvez-vous nous raconter l’histoire de l’apparition du numérique dans l’administration ?

Le numérique apparait à la suite d’un tournant gestionnaire issu du plan Juppé [en 1995, NDLR]. Des réformes arrivent dans les CAF au travers de conventions de gestion qui fixent les moyens alloués et les objectifs. C’est par ce biais-là que les politiques d’austérité se déploient dans le social. Le numérique va d’abord servir d’outil pour faciliter l’instruction des agents, puis va se déployer progressivement. Des algorithmes de contrôle, de l’intelligence artificielle et des échanges de données sont également utilisés entre les administrations. Sans oublier des interfaces clients, des applicatifs et des sites liés à la pratique autonome des usagers.

Le numérique emporte avec lui l’illusion de la nouveauté. Or les mécanismes sont anciens. Les gens n’accédaient pas à leurs droits avant le renforcement du numérique, donc il n’y a aucune raison scientifique qui puisse amener à penser que le numérique a un rôle propre. Il y a une inégalité dans les rapports à l’État et dans l’accès aux services publics qui se constituent au fil des trajectoires sociales. Il est important de se méfier de cette illusion techniciste qui rabat le problème sur le technique. Cela renvoie à dire que les pauvres sont arriérés et qu’il suffirait de leur apprendre à manier une souris. C’est du mépris de classe à l’égard des plus pauvres.

Pourquoi certaines personnes n’accèdent-elles pas au RSA ?

Il y a une incapacité des institutions à délivrer des droits à ceux qui en ont le plus besoin. Une démarche administrative en ligne reste malgré tout une démarche administrative. Ce qui pose problème, c’est la manière dont sont façonnés les sites internet et les procédures de demandes qui reproduisent et durcissent les modes de catégorisation administratifs. Pour entamer une demande de RSA, il faut conformer sa situation individuelle à des cases administratives. Si le demandeur n’a pas de compte bancaire, s’il a perdu les papiers de son logement, s’il est récemment séparé, s’il n’a pas la nationalité française ou une carte d’identité, dans ces cas-là, sa situation n’est pas ajustée. Il lui faut donc « monter en ville » pour aller à la CAF. Et c’est là que commencent les difficultés liées aux fréquentations administratives.

Comment ceux qui « montent en ville » sont-ils reçus à la CAF ?

À la CAF, des agents de bienvenue sont chargés de la médiation numérique. Ils servent essentiellement à récupérer le sale boulot des agents administratifs en poste. La CAF est un petit monde de hiérarchies professionnelles avec des technicien·nes conseils, des agent·es d’accueil et des agent·es de bienvenue. Ces dernier·es orientent vers le site internet et disent où il faut cliquer. Cette division des tâches complique l’accès à un·e technicien·ne conseil qui est uniquement accessible sur rendez-vous. Plus que le numérique, ce qui va être sélectif dans l’accès au RSA c’est cette prise de rendez-vous.

Avant, c’était de l’accueil tout venant, vous veniez dans une agence et vous attendiez votre tour. L’aspect matériel des transformations numériques, c’est que pour accéder à un·e technicien·ne conseil, il faut se connecter à internet, avoir un numéro allocataire et donc être conforme à ce que l’administration attend de vous. Le numérique, c’est toujours autre chose que du numérique, c’est un moyen de sélection sociale portée par l’administration. Ce sont ceux qui sont les moins bien dotés en capitaux culturel et social qui se retrouvent face aux agent·es les moins formé·es.

Peut-on dire que le numérique exacerbe l’accès au droit des personnes les plus vulnérables ?

Des enquêtes menées auparavant montrent qu’il y avait déjà de la sélection sociale. Le numérique affiche la volonté de faciliter l’accès aux droits, mais ne réussit pas son pari, puisqu’il maintient les inégalités d’accès. Mais il ne serait pas juste de dire que cela renforce ou diminue l’accès, car nous ne disposons pas d’enquêtes comparatives.

Est-il techniquement possible que le RSA soit versé automatiquement ? Si oui, pourquoi n’est-ce pas fait ?

Il est compliqué d’automatiser le RSA, cela demande de lourdes opérations de transformations de fonctionnements administratifs. Ce travail a tardé à être entrepris, alors qu’il est tout aussi compliqué de prélever l’impôt automatiquement. On voit bien où est placé l’effort. Mais il y a des tentatives en cours de réformes d’automatisation des droits à la CAF et aux impôts. 

Ces grosses boutiques produisent des datas (nom, adresse, revenus etc.). Alors l’idée est de les récupérer, de croiser les fichiers et de les envoyer à la CAF pour qu’elle calcule automatiquement. Mais toutes ces institutions ont des systèmes autonomes. Il y a donc un problème d’appariement, c’est-à-dire de reconnaissance d’un bénéficiaire d’une base à l’autre pour croiser ses données. Cela fait longtemps que les ingénieurs essayent de résoudre ce problème, et ils y sont partiellement arrivés.

On nous dit qu’il s’agit d’une réforme de l’automatisation du versement du RSA, mais c’est en fait une réforme de l’automatisation du calcul du RSA. Cela n’enlève pas le fardeau administratif aux demandeuses et demandeurs. Par contre, cela allège le travail de calcul du droit. On revient sur la conclusion de ma thèse : le numérique se préoccupe d’abord des institutions et absolument pas des pauvres, parce que, comme d’habitude, les pauvres on s’en fout.

Que faudrait-il faire pour faciliter l’accès aux droits des classes populaires ?

Il y a plusieurs niveaux de réponses. Ce qui serait révolutionnaire serait de changer le système, automatiser, faire des prestations « salaire minimum » pour tout le monde. On économiserait du temps de travail administratif et du temps d’accès aux droits pour les bénéficiaires. Mais cela n’adviendra pas dans l’immédiat.

En attendant, des solutions de compromis existent ; comme assouplir l’accueil sans rendez-vous. Ensuite, on peut faire attention aux mots employés, et notamment ne pas dire qu’il y a des points d’accès aux droits sur tout le territoire français. En fait, il y a des points d’information sur les droits en milieu rural, et des points avec des professionnels du droit dans les villes, donc la hiérarchie professionnelle se décline aussi sur le territoire. Il faudrait réfléchir à l’implantation des CAF en regardant où sont les poches de pauvreté et payer correctement des professionnels pour qu’ils y fassent de l’accès aux droits.

Autre solution qui serait assez facile à mettre en œuvre, ce serait d’arrêter de lutter contre la fraude, qui contribue à placer à distance l’État et le droit. Quand vous luttez contre la fraude, vous abimez les rapports à l’État, c’est-à-dire la manière dont les gens perçoivent la CAF. Pour finir, il faudrait établir l’idée qu’une fois que vous avez versé un droit, vous ne le récupérez pas. Il y a une part de fraude intentionnelle, mais il y a aussi des bénéficiaires qui se trompent. Par exemple, si vous avez reçu un chèque de cinquante euros pour l’anniversaire de votre enfant et que vous ne le déclarez pas, c’est considéré comme une fraude.